Dans un roman émouvant à sa mère, l’actrice Dominique Laffin disparue alors qu’elle était enfant, Clémentine Autain fait la paix avec son enfance, son ressentiment envers une mère qui semblait incapable de s’occuper d’elle.

On lui dit souvent qu’elle lui ressemble beaucoup, comment elle était une actrice fantastique et une femme magnifique. Et Clémentine Autain est toujours gênée, détourne les yeux et ne commente pas. Mais avec Dites-lui que je l’aime, elle a décidé de s’adresser directement à elle, à cette mère torturée, alcoolique, à qui la garde de sa fille avait été retirée quelques années avant qu’elle ne meure, seule dans sa baignoire.

Une relation mère-fille enfouie

Clémentine Autain utilise un « tu » par moments bienveillant, par moments plein de rancoeur et de colère. Comme si elle parlait à sa mère pour la première fois, à la fois pleine de retenue mais aussi d’une honnêteté désarçonnante. Elle-même mère d’une petite fille, elle réapprend progressivement à reconnaître cette relation mère-fille qu’elle avait enfouie, qui n’était pour elle que mauvais souvenirs, soirées passées seule à attendre une mère absente, déjeuners où elle enchaîne les verres de vin, ou journée sans manger parce que leur frigo est vide… Elle opère une forme de règlement de compte avec Dominique Laffin, en exposant sur la plage publique son côté obscur, celui que les Français ne connaissaient pas. « Peut-être suis-je violente mais j’ai décidé de ne pas mâcher mes mots pour tenter de régler mes comptes et de me débarrasser de la boule qui se forme dans ma gorge dès que tu apparais dans ma vie. Personne ne la voit, elle est tassée à l’intérieur mais je la sens. Je l’ai domptée et pourtant, elle m’habite encore au point d’imaginer que parler à un cadavre pourrait me rendre plus sereine. Je ne sais pas si tu comprends, tu ne dis plus rien.« 

C’est en même temps Clémentine, la petite fille quelque peu passive et effacée, et Clémentine Autain, la députée, femme forte et respectée, qui parlent. Toutes deux sont traversées d’une culpabilité lancinante, de ces interrogations qui ne trouveront jamais de réponse, sur la mort de sa mère. Accident ? Suicide ? En tout cas le résultat d’années passées à maltraiter son corps.

Catharsis nécessaire

Dites-lui que je l’aime est par excellence un roman cathartique, où Clémentine Autain apprend à vivre avec ce qui l’a hanté toute sa vie. La richesse du propos et la force mise en place dans la façon de s’interroger sur soi-même rendent le récit utile à tous. L’autrice, à travers l’écriture, réussit enfin à faire le deuil de sa mère, à renouer avec les bons souvenirs de son enfance, qu’elle avait enfouis sous la colère et le désœuvrement. Elle s’autorise enfin à regarder les films qui ont rendu sa mère célèbre, les très nombreux portraits tournés après sa mort, et elle accepte cette mère qui n’était pas que sa maman mais aussi un personnage public. « Cette fois, je ne raye aucune image, aucun mot, aucune idée. Presque hors sol, hors du temps, je suis captivée par ton personnage, ce que les uns, les unes et les autres disent de toi. La proximité que j’ai tant rejetée revient en boomerang. Me revoici près de toi, tendrement, charnellement, sans amertume aucune.« 

Mais la force de Dites-lui que je l’aime est aussi d’être un roman cathartique pour le lecteur, qui ne pourrait pas toujours formuler la rancoeur qu’il ressent, ou qui éprouverait une forme de honte. Avec son « tu » qu’on sait dès la première page dirigé à sa mère, Clémentine Autain paradoxalement inclut et exclut d’un même mouvement le lecteur : elle nous entraîne dans ses souvenirs d’une enfance compliquée auprès de sa mère, et partage avec nous le privé de sa vie de famille, en même temps qu’elle nous prouve à quel point il n’est pas possible de connaître sa mère seulement à travers son personnage d’actrice.

Roman riche d’une fille à sa mère, Dites-lui que je l’aime règle ses comptes avec la figure maternelle, et permet à l’autrice de renouer avec celle qu’elle avait rejetée, tant d’années après sa mort. Un récit émouvant qui nous donne envie de regarder le film éponyme, pour peut-être avoir un aperçu de ce qu’était Dominique Laffin.

« Dites-lui que je l’aime », Clémentine Autain, éditions Grasset, 162 pages, 16€