Séduisante initiative de Fanny de Chaillé qui propose de redonner corps à L’Ordre du discours, la première leçon donnée par le philosophe Michel Foucault au Collège de France. À voir jusqu’au 11 décembre dans le cadre du Festival d’Automne.

Pour qui n’a pas eu la présence (d’esprit ?) d’assister à cette leçon inaugurale le 2 décembre 1970, voilà une drôle d’invitation. D’autant plus que cette performance n’a pas lieu n’importe où. Rendant physique ce retour sur les bancs de l’amphithéâtre, Fanny de Chaillé a choisi certaines écoles et universités pour accueillir son Désordre du discours.

Va-t-il faire noir ?

Voilà la première question que l’on se pose en pénétrant dans l’amphithéâtre. Nous voyons par-ci par-là des carnets de notes posés sur les tablettes en bois. Tout a l’allure d’un début de cours. Surgit alors d’un des bancs, un homme en costume anthracite et au célèbre col-roulé blanc devenu référence stylistique du philosophe Foucault. Le noir ne se fait pas. Sorti de notre confort de spectateur dans l’ombre molletonnée des théâtres, nous nous retrouvons invités à partager la lumière avec un Foucault qui a retrouvé ses cheveux.

Guillaume Bailliart se fait professeur et nous lance à la poursuite des mots du philosophe lors de cette surprenante leçon inaugurale. En effet, plutôt que de faire l’état de ses recherches et exposer son programme de cours à venir, Foucault se lance dans un discours interrogeant le discours. C’est sa forme, faite de différents processus d’exclusion et de limitation qui se retrouve disséquée. Mais se concentrer uniquement sur les propos du professeur serait oublier qu’il y a, en soi, une forme performative à l’acte même de donner cours. C’est ainsi que comme le dit Fanny De Chaillé : « tout l’enjeu de ce «désordre» (est de) retrouver l’oralité de ce texte écrit, sortir le texte de la page et lui redonner son caractère d’évènement. »

« Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses, en tout cas comme une pratique que nous leur imposons; et c’est dans cette pratique que les événements du discours trouvent le principe de leur régularité. »
Michel Foucault

crédits images : Marc Domage

Profération et gestes

Certes il ne s’agit, pendant une heure, que des mots seuls du philosophe, mais c’est bien le comédien qui se meut sur l’estrade. De la sorte, le discours oral se retrouve être doublé par un discours physique. Se met en place au fur et à mesure tout un développement de signes visuels et de mouvements. Chaque concept s’adjoint alors d’une gestuelle particulière donnant au spectateur-auditeur des repères pour suivre le déroulé de la pensée de Foucault tout en lui conférant un côté joyeusement ludique.

Se créé alors un espace en trois dimensions de l’organisation du discours du philosophe. Lorsqu’il se trouve devant le bureau, il est au plus proche des spectateurs/élèves, évoquant des exemples dans une recherche d’interaction directe avec l’assemblée. Alors qu’à l’instant où il s’assied derrière ce bureau, reprenant la position du penseur en réflexion, il se plonge dans ses pensées, songeant à des concepts purement philosophiques. Pour au final sauter à même la table dans une idée d’élévation commune avec son auditoire et partager ses découvertes et nouvelles vues.

Assis sur les bancs de l’université, au moment où la vivacité de la pensée du philosophe, doublée par l’énergie du comédien, nous enivrent et que le poids de notre corps s’approche dangereusement de la tablette, l’illusion fugace de la présence réelle de Foucault nous encourage à continuer l’exploration de sa pensée.

Alors que l’on pourrait avoir peur -à raison- de se retrouver pris au piège d’un théâtre intellectuel dont la seule recherche est de satisfaire les connaissants, Fanny de Chaillé et Guillaume Bailliart réintroduise le mouvement de la pensée et son partage salutaire.

Désordre du discours
D’après L’Ordre du discours de Michel Foucault (Editions Gallimard)
Conception Fanny de Chaillé
Avec Guillaume Bailliart

à l’École des Arts de la Sorbonne – Centre Saint Charles le 10 et 11 décembre, au Théâtre de la Vignette à Montpellier Amphithéâtre 4 – Université Paul-Valéry, du 17 au 18 décembre, du 12 au 13 février 2020 au Carré-Colonnes, St-Médard-en-Jalles Université Bordeaux Montaigne, le 30 mars 2020 à la Comédie de Caen.