Un an après sa création à La Commune d’Aubervilliers dans le cadre de ses commandes de Pièces d’actualité, Désobéir de Julie Berès repart pour une importante tournée française jusqu’en juin 2019, nous permettant de voir ou de revoir cette création actuelle et nécessaire.

Le plateau de théâtre est ici donné à quatre jeunes femmes d’Aubervilliers et alentours, qui ont toutes en commun d’être issues de différentes générations de l’immigration. De là, surgit cette pugnace envie de s’affirmer femme qui les rassemble et les pousse à débarquer sur scène. Jeunes femmes en construction portant un regard sur leur condition, elles mêlent souvenirs, témoignages et état des lieux, pour nous faire vivre le cheminement de leurs pensées.

© Willy Vainqueur

Un théâtre à voix

À l’instar des oeuvres littéraires de Svetlana Alexandrovna Alexievitch qui ne s’appuie que sur de véritables traces de vies, cette pièce née de rencontres : celle de Julie Berès et ses co-auteurs (Kevin Keiss et Alice Zeniter) partis à la recherche de jeunes femmes franciliennes issues de différentes générations d’immigration ; de celle de ces quatre jeunes femmes qui ont toutes le désir de s’exprimer, que ce soit par le théâtre ou par la danse ; et enfin de celle avec le public prolongeant indéfiniment cette envolée.

Malignement, le court résumé nous présente la pièce comme une exploration des souvenirs de ces femmes. On s’attend alors à une suite de témoignages habités simplement par les acteurs. Le premier, ne semble pas démentir notre supposition et promet une classique narration. Si ce n’est l’image de celle qui parle, filmée par l’une des ses comparses qui la projette simultanément sur le mur du fond : mise en scène convenue de la dualité liée à ce questionnement autour de l’identité féminine, toujours vue à travers un filtre – que celui-ci soit masculin, social, religieux ou historique. La jeune femme en question s’assied, voilée, et commence à livrer sa cruelle solitude, son manque d’écoute qui la pousse aux prémices de la radicalisation. Mais rapidement, les trois autres la rejoignent et notre pulsion scopique se trouve mise à mal par une danse explosive venant habiter le grand espace noir dénudé.

De là, les mots suivent les mouvements des corps et prennent vie. Ces témoignages se chahutent faisant vaciller les limites physiques de l’espace théâtral et laissent au spectateur le soin de juger le fictif du vrai. Ce jeu sur la fiction se poursuit avec une truculente version actualisée – et jouée à quatre voix – de L’Ecole des femmes, dans laquelle s’enrichit le désir d’émancipation du personnage d’Agnès. Dans tous les coins, libre, le verbe fuse, dépeignant la condition féminine. Comme le confie hors plateau l’une des comédiennes lorsqu’elle évoque leurs séances préparatoires : « On ne se rendait pas compte que nos paroles allaient être dans la pièce. On se serait sans doute freinées, censurées. Puis ce sont devenus des personnages. »

© Willy Vainqueur

« Se connecter à une énergie de vie »

« À quoi sert-il de se révolter si ce n’est pas pour rendre au corps sa force indomptable et à l’esprit ses énergies marginales qui sont celles de la liberté ? » Marcel Moreau in Moreaumachie, 1982

Comme une illustration des mots de l’écrivain belge, c’est en fin de compte autour de cette véhémence de la parole et de ces indociles corps, que va se révéler l’enjeu même de ce partage théâtral.

Il en va ainsi de l’introduction qui consiste en une parade vigoureuse des actrices dont l’énergie gravent sur le mur l’inscription «désobéir». En se prenant en selfie sous ce graffiti, les quatre comédiennes inscrivent ainsi leur démarche dans le flux contemporain. Celle-ci trouve un puissant écho lorsque retentit le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. Même récité en anglais pour plus de distance, l’injonction invitant l’homme africain à entrer dans l’Histoire, demeure.

Sous cette volonté de désobéir se révèle un rapport complexe à l’héritage, qu’il soit religieux, familial, culturel, assimilé ou rejeté. Une souveraine insoumission face à ces catégories dans lesquelles on veut les enfermer, femmes issues de l’immigration. Alors les corps se dévoilent (au sens figuré comme au sens propre), s’affranchissent par la danse, s’étendent dans l’espace, et le langage pris dans un brassage, change de langues et d’accents : les cultures, les pensées et les mots se rencontrent.

L’étroitesse d’esprit mise à mal, la scène semble en devenir trop étriquée et l’on en vient à arracher le revêtement du sol pour révéler un autre terrain qui sera lui aussi à questionner. Le dessein de cette création en trouve son illustration parfaite : de cette excavation générale née ce soulèvement dont la folle énergie communicative va jusqu’à faire vibrer les fondements de la bien-pensance. Habitées par cette indocilité, cette fierté d’être femme, ces quatre individualités se rejoignent et vibrent à l’unisson pour faire tomber les masques, dans une impressionnante prouesse physique. Si la surface de projection de ces clichés n’est pas encore tombée, nos sens peuvent en attester, elle est considérablement fissurée.

Une heure et quinze minutes auront seulement suffit pour faire frémir de vie(s), d’énergie, de rires et de questions les fondements de cette « boîte noire théâtrale » dont les résonances se prolongeront bien au-delà. Maintenant que le socle et les murs ont été grattés, le plafond de verre fait une bonne cible pour prolonger ce qui se veut être un joyeux combat.

Désobéir
Conception et mise en scène Julie Berès
Collecte des témoignages et travail sur le texte Julie Berès et Kevin Keiss, avec la participation d’Alice Zeniter
Avec Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer, Séphora Pondi

Au Théâtre de le Cité Internationale jusqu’au 8 décembre 2018, puis en tournée à La Commune – CDN d’Aubervilliers du 13 au 21 décembre 2018, à la Nouvelle Scène Cergy-Pontoise/Val d’Oise du 25 au 26 janvier 2019, au Théâtre de Brétigny le 8 février 2019, à la Maison de la musique du 7 au 8 mars 2019, au Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec le 16 mars 2019, au TNBA de Bordeaux du 19 au 23 mars 2019, au Canal – Théâtre du Pays de Redon le 26 mars 2019, au Théâtre du Champ au Roy à Guingamp le 4 avril 2019, au Théâtre Dijon Bourgogne du 9 au 12 avril 2019, au Théâtre Paris-Villette du 9 au 19 mai 2019, au Liberté de Toulon le 28 mai 2019 et au TNS de Strasbourg du 6 au 7 juin 2019.

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Gastronome de bons mots j'aime à les déguster en salle, sur scène ou au coin du feu. Que le menu des curiosités s'annonce !