La scène est déserte, en surplomb, dans un sobre jeu de lumière terriblement efficace, Denis Lavant clame le formidable texte de Samuel Beckett. Cap au pire est au théâtre de l’Athénée jusqu’au 14 janvier 2018 et propose la toute-puissance d’un écrivain au génie inclassable.

Lorsque la voix grave de Denis Lavant rencontre le texte ardu de Samuel Beckett, le choc est immédiat. Les syllabes claquent, les mots coulent, les écrits scandent. Hypnotisant la salle, l’homme immobile, les pieds nus sur une plaque lumineuse, disparaît dans le verbe. Un verbe qui agrippe la parole, qui repousse le pronom et qui laisse à la syntaxe une liberté qui semble totale. Il n’y a pas d’histoire dans ces phrases. Ou plutôt, il y a toute la noirceur des histoires qui se construisent. Les intentions de créations que suivent les échecs et les désillusions, le dégoût qui en résulte et la lutte vers l’avant, le courage de l’action qui reprend dans une syntaxe universelle et qui chavire dans une mélodie sans fin. Ici, dans ce roman paru en 1982, l’auteur démembre la construction et part penser le pire. Mais de ce pire, rien d’affreux ne sort, au contraire. Dans un besoin indomptable d’interpréter la portée de ce texte mis en scène par Jacques Osinski, on pourrait y comprendre le sens de la vie, avec des corps qui sentent, qui respirent par les mots mais qui sont voués à la fin, à « la pénombre ». Peut-être même, pourrait-on y voir une réflexion sur le jeu théâtral, qui s’emploie, en vain, à entrer dans les chairs d’êtres fictifs, à y recommencer encore, plus mal, plus loin de la vérité. A y réfléchir, on en vient même à douter si ce qui nous envahit est vraiment le texte de Beckett, la voix de Denis Lavant, ou une résurgence intérieure. De toute façon, l’auteur l’affirme : « Pénombre obscure source pas su. Savoir le minimum. Ne rien savoir non. Serait trop beau. Tout au plus le minime minimum. L’imminimisable minime minimum. »

Il y a dans le dispositif, quelque chose d’hypnotisant. Un faisceau lumineux qui emprisonne l’œil, un corps qui parle, qui dicte, qui ordonne la noirceur d’une chute. Le spectateur est captivé, et la rétine, magnétisée, laisse aux mots un pouvoir pénétrant.

Raconter Beckett est impossible, d’autant plus quand il narre le pire : il faut le vivre.

CAP AU PIRE
de Samuel Beckett
mise en scene Jacques Osinski
traduction Edith Fournier (editions de Minuit)
scenographie Christophe Ouvrard
lumiere Catherine Verheyde
costumes Helene Kritikos
coproduction Aurore Boreale & Les Dechargeurs / Le Pole diffusion
avec Denis Lavant

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Cap au pire, jusqu’au 14 janvier 2018
Théâtre l’Athénée, Sq. de l’Opéra Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau – 75009 Paris
Tarif à partir de 6€

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.