Avec cette première réalisation, Jude Ratnam n’aurait sûrement pas pu faire plus fort. Entre incompréhensions, tristesse et regrets, il tente avec « Demons in Paradise » de comprendre les balafres tracées par 26 ans de conflits et de persécutions à Sri Lanka : aussi édifiant que déchirant. 

Jude Ratnam a cinq ans lorsqu’il fuit, en 1983, un Sri Lanka déchiré par les massacres perpétrés contre les Tamouls par une partie de la population cingalaise. Aujourd’hui réalisateur, il parcourt à nouveau son pays du Nord au Sud afin de convoquer les souvenirs enfouis de ses compatriotes sur cette période sombre : des exactions cingalaises aux combats pour la liberté de la minorité tamoule, Jude Ratnam dresse un portrait saisissant d’un pays encore meurtri par ces 26 années de souffrances.

Dévoiler le continuum temporel de la douleur

Pour comprendre le film, un retour historique est nécessaire. En 1983 démarre une guerre civile qui oppose l’armée sri lankaise aux militants séparatistes tamouls des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE). Cette guerre prend ses racines dans l’histoire du pays qui, de terre d’immigration, devient une terre d’émigration après la mise en place de lois discriminantes en 1956 (Sinhala only Act). Ces lois font de la langue cingalaise la seule langue officielle au détriment des locuteurs de tamoul et donnent au bouddhisme une place prééminente dans l’État (tournant ainsi le dos à des décennies de sécularisme). Même si elles ont été controversées et rapidement modifiées, ces lois sont devenues le symbole de l’oppression des minorités. En parallèle des pogrom anti-tamouls menés en juillet 1983 se développent les LLTE et l’idéologie de libération nationale remplace rapidement celle de défense des droits des minorités. Ce changement va donner lieu à un changement dans l’action menée par les mouvements séparatistes tamouls, qui vont, jusqu’à la fin de la guerre en 2009, doucement sombrer dans le terrorisme autodestructeur.

© Survivance

Si Demons In Paradise tient beaucoup du documentaire, avec ses longs plans sur les paysages sri lankais, ses témoignages sur fonds de bruits citadins et ses portés épaule en tuk tuk,  Jude Ratnam a aussi construit son film de telle sorte qu’il prend parfois les atours du thriller : bande son stridente et suspens narratif donnent au film une atmosphère de tension permanente, reflet sûrement fidèle de l’état dans lequel a été laissé le pays après les violences subies. Comme un mystère à élucider, le réalisateur marche dans les traces d’une histoire de la violence qui semble semer des indices au passé comme au présent. En cela, Jude Ratman est un conteur exceptionnel : sans prendre le parti des uns ou des autres, il cherche à retracer, à tâtons, une histoire qui reste encore difficile à comprendre pour ceux l’ayant écrite. S’il montre l’horreur des exactions cingalaises, appuyées par les autorités sri-lankaises, contre la population tamoule, il dévoile aussi la complexité du conflit, qui tient dans les déchirements qui ont eu lieu au sein même des mouvements séparatistes tamoules. Les témoignages sont d’une crudité terrible, et offrent entre deux phrases prononcées l’air de rien l’horreur d’un conflit qui aura brûlé vifs nombre de ses combattants.

Comprendre l’incompréhensible

A travers le prisme autobiographique (Jude Ratnam se filme, interroge sa famille, ses amis, ses anciens partenaires membres des Tigres Tamouls…), le réalisateur tente de comprendre à un niveau interpersonnel un conflit d’ampleur nationale. Il essaie surtout de saisir, avec une humanité désarmante, comment les sri lankais ont pu accepter tant d’inhumanité. Si la violence vécue semble parfois banalisée dans les mots et sur les visages des témoignants, les efforts pour camoufler l’horreur de l’époque transparaissent lorsqu’un ancien Tigre évoque les termes employés pour parler des personnes assassinées : une couronne de fleurs devient ainsi synonyme d’une balle dans la tête. Fleurir le langage pour camoufler la dure réalité ne convient pas à Jude Ratnam. Le visage tourné, secoué par les larmes, il se remémore le décès de jeunes adolescents qui l’ont aidé à survivre; au téléphone avec son oncle, ce dernier lui rappelle les mots qu’il lui avait écrits lors de son départ pour combattre auprès des Tigres « Nous faisons de nos larmes un océan; Nous faisons de nos coeurs un bateau; Notre amour sera ta rame, va de l’avant. »

© Survivance

Plus qu’une simple prise de pouls de la situation du pays après la guerre, Demons in paradise est un encéphalogramme complet, qui permet à la fois de comprendre l’ampleur des violences cingalaises à l’encontre de la minorité tamoule, mais aussi les déchirements qui ont eu lieu au sein même des mouvements séparatistes tamoules, se détruisant mutuellement au prétexte de vues politiques différentes. Le film n’élucide pas tout, ne donne pas de réponses aux questionnements du réalisateur, mais offre à voir, avec une force inouïe, les cicatrices encore rouges d’un pays hanté par les démons du passé.

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Rédactrice en chef de la section cinéma - Toujours à l'affut de l'indépendance, qu'elle soit cinématographique, musicale, littéraire ou ontologique.