Après Vladimir Poutine, Marine Le Pen, le pape François ou encore Xi Jinping, c’est désormais à Recep Tayyip Erdogan que le dernier de la collection « Dans la tête de » est dédié. On y découvre le parcours de celui qui règne sur la sphère politique turque depuis le début des années 2000.

De démocrate et libéral à autoritaire et nationaliste, le changement de politique d’Erdogan au cours des dernières années est total. Guillaume Perrier, à travers un retour en arrière sur toute la carrière politique de cet homme, depuis sa victoire à la mairie d’Istanbul jusqu’au dernières élections présidentielles qu’il a remportées, nous fait entrer dans la Turquie contemporaine, au centre de la politique européenne et mondiale de ces dernières années.

« Paradoxal, insaisissable, pragmatique, opportuniste »

Recep Tayyip Erdogan est un homme qui divise l’Occident, mais aussi qui le fascine en quelque sorte. Les hommes politiques ne réussissent jamais complètement à le cerner, à savoir où il se place, et à savoir comment traiter avec lui. Et c’est aussi le cas de l’opinion publique européenne, et française : depuis que les négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ont formellement débuté en 2005, leur bien-fondé est sans cesse remis en cause, au fil des rebondissements géopolitiques. C’est précisément ce à quoi pourrait servir cet essai de Guillaume Perrier : fournir une analyse précise et objective de la politique d’Erdogan sur le temps long, depuis son engagement en politique alors qu’il n’était encore qu’adolescent, jusqu’aux dernières réformes constitutionnelles qui mettent toujours plus de pouvoir entre ses mains.

Depuis le coup d’Etat de juillet 2016 et la purge qu’Erdogan a mis en place en Turquie, notamment parmi les journalistes et les fonctionnaires, les relations du pays avec l’Union européenne sont en dents de scie. Et à la lecture de cet essai, le lecteur comprend que c’est une caractéristique qui semble correspondre à la pratique du pouvoir d’Erdogan : il est opportuniste dans sa constitution d’alliances, et n’hésite pas à les rompre quand elles ne lui sont plus bénéfiques. Dernier exemple en date : la chasse aux sorcières des membres de la confrérie de Fethullah Gülen, qu’Erdogan accuse d’être responsables du coup d’Etat, mais avec lesquels l’AKP avait gouverné pendant de nombreuses années. C’est ainsi qu’il est à tour de rôle proche de celui qu’il appelle son « frère », Bachar el-Assad, d’Israël ou encore de Mohammed Morsi, issus des Frères musulmans en Egypte.

Erdogan, Européen, islamiste ou… les deux ?

Ces revirements se rencontrent aussi dans ses politiques, et c’est ce sur quoi Guillaume Perrier insiste tout particulièrement au fil de l’essai. Alors que Recep Tayyip Erdogan s’engage en politique dès sa jeunesse, il suit Necmettin Erbakan, son mentor, qui est considéré comme celui qui a diffusé l’islamisme politique en Turquie. La dimension religieuse est donc très importante dans les débuts en politique d’Erdogan, qui sera même condamné à de la prison pour avoir déclamé un poème religieux. Mais lorsqu’il crée l’AKP, le Parti de la justice et du développement, en 2001, il revêt ce que Guillaume Perrier appelle la « chemise de la démocratie » et rompt très rapidement avec son mentor : « il se fait le chantre de la démocratie, du libéralisme, de l’Europe, et même de la laïcité« . Les événements de ces dernières années marquent-ils un retour d’Erdogan vers l’idéologie qui avait marqué ses premiers pas en politique ?

La principale qualité de cet essai de Guillaume Perrier, au-delà du fait d’être parfaitement documenté et écrit dans une prose très agréable, est de parcourir les décennies qu’Erdogan a passé au pouvoir en mettant l’accent sur le discours utilisé, sur l’importance du langage pour celui qui se présente comme « l’homme du peuple« . L’essai, agrémenté d’extraits de discours du président turc ainsi que d’entretiens avec des hommes politiques l’ayant côtoyé ou des experts, s’intéresse à chaque époque du pouvoir d’Erdogan, à ce qui lui permet de conserver le pouvoir, de rester populaire dans l’opinion publique turque tout en concentrant toujours plus de pouvoirs entre ses mains.

Si le « reis » réussissait à se maintenir jusqu’en 2029 dans son palais présidentiel tout neuf qu’il a fait construire sur les hauteurs d’Ankara, comme devrait le lui permettre la dernière révision constitutionnelle en date, il se pourrait bien que cet essai de Guillaume Perrier devienne le livre de chevet des dirigeants européens !

« Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan », Guillaume Perrier, Actes Sud, 240 pages, 19€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr