Confiné.e.s ou non confiné.e.s ? En manque de rencontres ou à l’inverse de solitude ? Le dessinateur Jérôme Dubois a trouvé le moyen de s’adresser à tous.tes à travers la publication de deux ouvrages miroir. Dans l’un, la ville est habitée : Citéville aux éditions Cornélius. Dans l’autre, Citéruine aux éditions Matière, aux décors rigoureusement identiques, la vie humaine a disparu. Partons à la rencontre du premier.

La ville vous manque avec ses rues et son mobilier urbain si accueillant.e.s ? Tout espace de convivialité devient si désirable – même ceux qui dissimulent un fond mercantile et aliénant. Quitte à être limité.e.s dans vos déplacements, pourquoi ne pas investir les cases des neuf courtes histoires agencées par Jérôme Dubois ?

Tout débute banalement. Un quartier résidentiel propret où rien ne semble pouvoir troubler la sérénité revendiquée dans son nom-même, « Domaine Sérénité ». On y retrouve le logo représentant cet œil attentif des « voisins vigilants » que l’on peut croiser, dans notre réalité, à l’orée de nombreuses zones pavillonnaires en France. Autre attention qui se partage aussi très bien entre personnes soucieuses, les dispositifs anti-sdf que l’on retrouve autant dans les métros que devant les devantures de magasins. Tout ça est vu/connu mais reste à une distance appréciable des propriétés privées. Sauf quand le zèle d’architectes au service d’une société de l’hyper-activité en a également pourvu rebords en tout genre, canapé, lit, etc. Un frisson nous parcourt le corps à l’idée de cette évolution possible.

Il en sera ainsi tout du long des huit autres histoires. Dans l’une, les rayons de super-marchés toujours plus gavés de marchandises écrasent les client.e.s et avalent les enfants perdus. Dans une autre, les parents licencient leurs enfants obligeant ces dernier.e.s à rejoindre « Pôle enfant » et une précaire situation. Il y a aussi ce récit grinçant où le « e » de « Maison de retraite » a disparu transformant ces établissements en essoreuse à compte bancaire de nos aïeuls. Bons nombres des dérives potentielles de la société occidentale contemporaine fourmillent entre le trait net de ces pages bleues nuit laissant l’impression d’un négatif ironique de notre réalité. Jusqu’où l’absurdité de certaines logiques à l’œuvre peut-elle mener ? Ces visages aux expressions bizarres apporteront peut-être des réponses. Une chose est certaine : ces dessins à l’inquiétante étrangeté livrent des reflets qui interrogent, avec un humour amer, les limites floues et évolutives de notre réel.

En utilisant le dessin, intrinsèquement défini et limité par son cadre, Jérôme Dubois souffle sur certaines zones d’ombres de notre présent qui pourraient doucement et irrémédiablement glisser vers notre futur. Et si plutôt que de coller des autocollants « voisins vigilants » sur les boîtes aux lettres, nous y glissions, entre autres ouvrages, ceux de Jérôme Dubois, une autre idée de la vigilance ?

© Jérôme Dubois/Editions Cornélius

Citéville, Jérôme Dubois, Éditions Cornélius, Collection Pierre, 2020, 184 pages, 22,5 euros