Dave se prend pour un roi, mais quand il perd une bagarre contre un homme qui avait touché sa copine, il tombe dans l’humiliation. Abandonné par sa copine, il se jure de retrouver l’homme en question. Sa peine d’amour le conduit dans une spirale infernale. Il y avait un risque que, sur le papier, King Dave soit en réalité de la poudre de perlimpinpin. Adapté du one man show de l’acteur canadien Alexandre Goyette, le film se vendait comme un unique plan séquence et risquait d’effacer sa narration derrière le tour de force technique. Heureusement le film de Daniel Grou – Podz pour les intimes – est un véritable coup de poing cinématographique qui happe le spectateur, nous faisant oublier tous artifices de mise en scène.

« Tear down the Wall! »

Il est légitime de citer la chanson des Pink Floyd (« Abattez le Mur ») tant elle illustre la volonté de Daniel Gru d’éparpiller en miettes le fameux quatrième mur entre son film et le spectateur. Oubliez-les punchlines désuètes de Deadpool, King Dave impose une proximité électrique avec le personnage de Dave – gentil loser qui joue les caïds – tantôt amusant par son phrasé québécois débité à toute vitesse, tantôt bouleversant par la justesse et l’honnêteté de son interprète, un Alexandre Goyette souverain – imprégné de son texte. Mélange judicieux d’un Louis CK et d’un Vincent Cassel dans La Haine, l’acteur jongle avec toute la palette de sentiments de son personnage, qu’il présente au spectateur face caméra, évitant toute distance. Dave parade, Dave trébuche, Dave pleure, Dave rit, Dave vanne, Dave est lâche … Dave retranscrit le spectre des émotions humaines au fil de ses pensées chaotiques qui, au gré des situations, s’adaptent et se contredisent – rendant le récit malléable et surprenant. Cette course folle du personnage – qui tente de rattraper le fil sa vie – rythme le scénario qui n’a pas peur d’aller dans la surenchère comme dans cette scène où Dave apprend la trahison d’un ami, ô combien universelle. Ainsi Goyette nous livre son texte à la première personne, un regard amer sur la société contemporaine où communautarisme et posture nous transformeraient en des monstres schizophrènes, ne prenant plus le temps de la remise en question. Telle la spirale destructrice qui s’abattait sur le personnage de Victor Ward dans le roman Glamorama de Bret Easton Ellis, Dave trouvera son salut dans un final brutal où la réalité reprend ses droits laissant un gout d’injustice – dont il serait amusant de débattre – dans la bouche du public sur ce personnage qui nous ressemble tellement.

©King Dave
©King Dave

Un plan séquence intelligent.

On le sait, le plan séquence est la technique cinématographique de filmer un récit dans sa continuité, sans interruption, pour coller au plus près à la réalité. Si certains sont des petits bijoux, cette tendance peut facilement laisser place à une certaine forme de maniérisme artistique qui fausse l’essence d’un film (coucou Birdman d’Alexandre Iñárritu !). Ce n’est pas le cas de King Dave qui l’utilise comme un choix narratif évident. Doublon du texte de Goyette, elle donne corps au parcours de Dave, le recadrant toujours au centre d’un espace cinématographique qui ne cessera de le rejeter pour mieux le faire avancer. Toujours précis, le réalisateur prend le temps de composer son cadre pour faire graviter les différents protagonistes autour de Dave usant avec génie de l’entrée et de la sortie du champ. Le monde de Dave se transforme ainsi en une scène de théâtre, constamment en mouvement, surfant de lieu en lieu ou craintes et suppositions s’incarnent littéralement sous nos yeux, n’hésitant pas à les faire communiquer entre elles. Ainsi sur un quai de métro, Dave rencontre son moi « enfant » pour discuter avec lui de la direction que prendra son avenir avant de continuer sa course. Le plan séquence devient ici le moteur de notre pensée, véhicule de sa quête intérieure qui ne peut s’affranchir d’aucun temps mort. Daniel Grou s’amuse d’ailleurs avec malice de la multiplicité des transports urbains – bus, métro, ambulance, voiture – pour rester au plus proche de Dave. Cette inventivité créatrice – qui n’enlève à rien la prouesse technique de ce film tourné en cinq fois dans un plan séquence de 90mn et dans 20 décors différents – fait de King Dave une leçon de cinéma et un film à ranger sans hésitation dans notre vidéothèque.

Avec le parcours de cet enfant roi – foncièrement moderne – qui se retrouve à la croisée des chemins de sa vie, Daniel Grou livre un film complet. Moulant narration et mise en scène, servi par la vivacité du texte de Goyette, King Dave imprègne la mémoire du spectateur et l’invite à traverser l’écran afin de lui faire vivre cette aventure cathartique. Le jury du We Love Paris Film Festival ne s’est d’ailleurs pas trompé en lui remettant le prix du quartier Latin pour le meilleur film. A découvrir de toute urgence.

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