Critique : Les poings dans les poches, un film de Marco Bellocchio

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Il arrive qu’un film, comme un homme, ait besoin de temps pour atteindre sa plénitude. Sorti en 1965, Les poings dans les poches a été l’une des œuvres cinématographiques les plus marquantes des années 60. Sur le thème de la révolte adolescente, ce film, immoral et jouissif, a eu besoin de plus de cinquante ans pour être digéré…

Perdu dans l’admiration de son frère Augusto qui rêve de départ, et l’amour coupable qu’il voue à sa sœur Giulia, Alessandro, entre crises d’épilepsie et débilité congénitale, tente de détruire l’oppression familiale.

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©Ad Vitam
Du carcan familial

Qui n’a jamais rêvé d’une liberté totale ? Etre affranchi de tous diktats, de tous ces engagements moraux qui parfois ne servent qu’à nous emprisonner. Et quels seraient les sacrifices à mettre en œuvre pour y parvenir ? Après avoir visionné Les poings dans les poches, une phrase de Tolstoï reste en suspens dans l’atmosphère ; « Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon ». Et si les drames familiaux détruisent un homme plus certainement qu’un saut dans un précipice, se désolidariser de cette institution que représente le cercle familial reviendrait à s’émanciper d’une agonie certaine. C’est en ce sens que le film de Marco Bellocchio laisse perplexe. Par la dualité de son message ; entre désir de liberté et nihilisme brutal. Car si le personnage d’Alessandro, incarné par un Lou Castel terrifiant de bizarrerie et de mal être, revendique un rejet total des institutions, il n’en reste pas moins un monstre.

©Ad Vitam
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Dans son livre Limonov, Emmanuel Carrère définit le fasciste comme un homme dont l’ambition première serait d’être au-dessus des autres. Et l’ambition ultime d’Alessandro c’est de dominer sa famille. Coincé entre l’amour incestueux qu’il porte à sa sœur et l’admiration sans borne qu’il voue à son frère, Alessandro veut prendre le contrôle de cette famille honnie quitte pour cela à devoir la détruire. Cette attitude crypto-nazie est intrinsèque au personnage que Lou Castel incarne. Haine, culpabilité, déshumanisation et déni, voilà de quoi se nourrit son désir de liberté. L’œuvre de Bellocchio sert donc de catharsis à un public transit d’horreur coupable. Le spectateur face à ce film ne peut s’empêcher de trouver des raisons aux gestes fous d’Alessandro et de ces remords peuvent jaillir une profonde réflexion couplée à un désir de rébellion plus formel.

©Ad Vitam
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L’intemporalité d’un propos précurseur

Sorti en 1965, Les poings dans les poches est considéré à ce titre comme l’un des films précurseurs des mouvements sociaux de 68. Le squelette de la société occidentale de la première moitié du vingtième siècle y est passé à tabac. La famille, la religion, le sexe ; tout y est méthodiquement pilonné par la furie vengeresse à laquelle Lou Castel prête ses traits. Le film magnifiquement restauré par la cinémathèque de Bologne et distribué par Ad Vitam en France (boîte dont le premier film distribué s’intitulait… La révolution sexuelle n’a pas eu lieu) ressort le 13 juillet sur les écrans français. La force du film de Bellocchio réside principalement dans l’intemporalité de son propos.

L’intelligence du réalisateur a été de déshabiller son film de tout repère spatio-temporel. Les poings dans les poches est donc le reflet d’une époque, c’est certain, mais laquelle ?  La pérennité du film tient aussi au fait qu’une œuvre contestataire ne meurt jamais vraiment. Grâce à l’intégrité dont il fait preuve, le film a su se hisser au panthéon de ces chefs-d’œuvre qui ont frappé l’imaginaire collectif avec tant de force que la magnitude du choc est encore palpable aujourd’hui. Peut-on imaginer ne plus lire Une journée d’Ivan Denissovitch sous prétexte que l’URSS s’est effondrée ? Car si l’époque permet la création elle n’emprisonne pas son sujet et les motifs de contestation malgré les changements qu’apporte le temps restent fondamentalement les mêmes.

©Ad Vitam
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Les poings dans les poches est un film tordu, violent et beau à la fois, parfois indigeste mais révélateur d’un besoin viscéral d’émancipation aussi bien politique qu’artistique. Plus que la signification d’une époque il est le symptôme d’une humanité indocile. Les schémas névrotiques d’Alessandro ont gardé intactes toutes leurs forces et font écho au mal être constant qui souvent fait l’Homme. Et si le message que véhicule le film, autour d’un désir de liberté puisant sa force dans la haine, est aujourd’hui plus que jamais d’actualité, on est finalement en droit de se demander si… La révolution de 68 n’a pas eu lieu.

https://www.youtube.com/watch?v=g7aLg2ubP2s

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