Critique : « L’économie du couple », un film de Joachim Lafosse

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L'économie du couple
Fabrizio Maltese

L’économie du couple aborde avec une douceur incroyable la question des couples qui, malgré un amour mort, continuent de vivre ensemble : juste, poignant et d’une humanité renversante, le film de Joachim Lafosse éblouit.

Marie et Boris, la quarantaine, se séparent après 15 heureuses années de vie commune. Comme pour la majorité des séparations, les questions matérielles viennent en premier, et, pour ce couple, elles ne sont pas des moindres : Marie est propriétaire de la maison familiale, qu’elle a achetée, tandis que Boris y a fait tous les travaux de rénovation. Obligés d’y cohabiter à cause de la situation financière dans laquelle se trouve ce dernier, les confrontations s’annoncent nombreuses entre ces deux têtes de mule, bien décidées à ne rien lâcher.

PicMonkey Collage

Du microcosme familial au macrocosme social

La situation qu’évoque Joachim Lafosse dans L’économie du couple ne manquera pas d’éveiller dans les coeurs des rancoeurs ou des larmes enfouies : enfants de parents divorcés, divorcés anciens ou récents se retrouveront avec aisance dans ce portrait familial que dresse le réalisateur avec une justesse impressionnante. A partir de cette famille qui se décompose, mais qui ne parvient pas à se séparer complètement, Joachim Lafosse illustre les déboires d’une génération. Une génération en crise, qui jette ses frigos comme elle jette ses partenaires, dès qu’ils sont un peu usés, et qui, surtout, ne parvient pas à assumer les coûts d’une séparation qu’elle provoque. Tout aussi bien économiques qu’émotionnels, les coûts ne sauraient se départir sous la caméra du réalisateur de façon « triste », un mot qu’il s’évertue à placer dans la bouche de Cédric, comme un hymne douloureux…

© Fabrizio Maltese
© Fabrizio Maltese
Le deuil amoureux à l’épreuve des conditions matérielles

Car la tristesse est l’élément moteur du film. On observe ces deux êtres qui se sont aimés si fort devenir mesquins l’un envers l’autre, aigris, dévorés par un mélange de sentiments qui s’étendent du gâchis à l’impuissance, de l’animosité à l’amour résiduel… On regarde les brillants Bérénice Bejo et Cédric Kahn s’efforcer d’avancer ensemble alors que tout s’effondre et que tout se complique, des jours de garde aux amis qu’il s’agit de partager, aux enfants qu’on tente d’épargner mais qu’on manipule aussi, un peu… Chaque scène est travaillée avec la précision d’un chirurgien consciencieux, et l’on finit les yeux embués lorsqu’à la faveur d’une chanson de maître Gims, entraînée par ses deux filles, Marie s’effondre en pleurs dans les bras de Cédric, ployant sous le poids d’une tristesse infinie… Car l’amour, au XXIe s., commence par le désordre d’une passion folle et se termine par les règles d’une table de comptes austère, d’un emploi du temps inhumain et d’une froide décision judiciaire. Ces éléments matériels finissent par prendre une place telle qu’ils ne laissent plus d’espace aux anciens amants pour se dire au revoir, une dernière fois, comme des humains qui se sont aimés et qui devraient se quitter sur le souvenir heureux d’un passé partagé.

L’économie du couple fait partie de ces films qui se passent de mots. Sa justesse, ses personnages si humains et ses scènes ciselées en font sûrement l’un des plus beaux films de l’année, dévoré par une empathie que l’on sent immense chez Joachim Lafosse.

https://youtu.be/Ghy3l7BHI1g

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