Après Honor de Cavalleria et Histoire de ma mort Albert Serra s’attaque à un autre mythe de l’histoire européenne. La mort de Louis XIV, à travers un jeu de mise en abyme troublant, met en scène la mort du plus fameux monarque français ; Jean-Pierre Léaud évidemment. 

Août 1715. À son retour de promenade, Louis XIV ressent une vive douleur à la jambe. Les jours suivants, le Roi poursuit ses obligations mais ses nuits sont agitées, la fièvre le gagne. Il se nourrit peu et s’affaiblit de plus en plus. C’est le début de la lente agonie du plus grand roi de France, entouré de ses fidèles et de ses médecins.

©Capricci Films
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Ah ces acteurs ! Qu’il est bon de les voir se faire dépasser par leur propre légende. Albert Serra le sait et a bien compris l’intérêt d’inclure dans son film un acteur de la trempe de Léaud. Ensemble, ils vont s’amuser à brouiller la ligne ténue qui sépare l’intime de la représentation, le réel du jeu. Imaginez plutôt ; un monarque régnant sans partage sur son royaume depuis des décennies, dont chaque pan de vie a soigneusement été mis en scène. Imaginez maintenant que ce monarque parvienne au crépuscule de sa vie. Comment va-t-il pouvoir orchestrer un exercice aussi intime et personnel que sa propre mort ?

Un visage familier

En 1959, le film Les 400 coups de François Truffaut ouvre une nouvelle porte au cinéma français. L’ère de la nouvelle vague a sonné et le jeune interprète du film de Truffaut, âgé de 14 ans, va être propulsé au rang de star. S’instaure alors une relation puissante entre le jeune acteur et la nouvelle vague. A travers de cinéastes comme Godard, Cocteau et bien évidemment Truffaut, Jean-Pierre Léaud incarnera le visage d’une nouvelle France, celle d’une jeunesse vivante et bruyante, désireuse de bousculer les codes d’une société qu’elle juge puritaine et sclérosée. Le cycle Antoine Doinel, commencé en 1959 avec Les 400 coups s’achèvera vingt ans après avec L’amour en fuite, et terminera de consacrer Léaud comme un personnage public et symbolique, visage vivant de l’évolution de la France dans ces années charnières, et souverain incontesté d’un cinéma alors plus si nouveau. Un cinéma dont l’objectif est de faire du cinéma, dans la réalité la plus juste de ce qu’il a à offrir. Par des procédés narratifs et techniques novateurs -et notamment par des jeux de mise en abyme- la nouvelle vague a considérablement brouillé les pistes entre réel et représentation, tout comme le fera son acteur fétiche.

leaud

Un acteur « anti-documentaire »

Léaud est donc constamment acteur dans un monde réel ou bien constamment réel dans un monde d’acteur. Toujours est-il qu’un interprète de son calibre se doit de mourir sur scène. Présenté hors compétition au festival de Cannes 2016, La mort de Louis XIV, doublé d’une palme d’honneur pour l’ensemble de la carrière de Jean-Pierre Léaud, avait tout d’une cérémonie d’adieu. Cet état de confusion permanent est le ciment du film d’Albert Serra. On sait que l’on assiste à la mort d’un mythe, mais lequel ? La mort de Louis XIV emprunte donc de nombreux aspects au cinéma de François Truffaut et consorts ; ellipse, absence de continuité temporelle, pouvoir symbolique du décor et mise en abyme constante entre Jean-Pierre Léaud et Louis XIV, entre fiction et réalité. La force de l’œuvre d’Albert Serra réside dans le fait d’avoir respecté le jeu de Léaud et la folie qui l’accompagne. Ainsi, le film s’étoffe d’agréables moments de « bouffonnerie ». Médecins dubitatifs face à la jambe noircie du roi, charlatan exotique à la métaphore relevée et bien sûr Léaud, toujours aussi cabotin, même (et surtout) dans l’évocation d’un sujet aussi dramatique que la mort.

©Capricci Films
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Une œuvre morbide ?

Pourtant, la portée significative d’une œuvre ne suffit pas à la rendre passionnante. D’aucuns applaudiront le côté baroque du film, sa photographie tout en contraste semblable à un tableau de Rembrandt. Ils loueront la puissance du réalisateur d’avoir pu filmer ainsi la faiblesse d’un corps, son empathie et sa volonté d’offrir à un mythe une scène de sortie digne de sa grandeur. Reste que l’on assiste pendant près de deux heures à une lente agonie entrecoupée de râles et de chuintements. Le film est dur, forcément troublant. Qui se souvient de Léaud dans Baisers Volés, son air de doux rêveur et d’amoureux transis, son visage lisse et juvénile s’extasiant face à la beauté d’une femme du monde, ne peut rester insensible face à sa mort. La figure pâle et fatiguée, striée de larges rides semblable aux fissures que l’on aperçoit parfois sur ces montagnes que l’on pensait indestructibles, entourée d’une large perruque qui accentue la sensation de sénescence de ce corps, bouleverse. Léaud affaibli, Léaud volatile, Léaud mourant.

©Capricci Films
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Le film est donc à la limite du visible. Non pas par la faute d’images chocs, ou de flots d’hémoglobine outranciers, mais seulement par le sentiment de voyeurisme morbide que provoque la lecture de La mort de Louis XIV. La sensation déroutante de ne pas avoir le droit d’être là. En ce sens, Albert Serra a réussi son pari ; celui de filmer la mort au plus près et d’offrir à la nouvelle vague, ainsi qu’à son interprète majeur, un sanctuaire digne de leurs noms.

https://youtu.be/H25NrOa1Jfs

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