Film engagé, « Carole Matthieu » dépeint avec respect, d’après le roman de Marin Ledun « Les Visages écrasés », le réalité bien trop souvent édulcorée du harcèlement au travail.

Carole Matthieu est médecin du travail dans une entreprise où la compétition et la performance sont poussées à leur extrême. Alors qu’elle tente de faire réagir ses supérieurs quant à l’impact de ces méthodes sur les employés, l’un d’eux la supplie de l’aider à en finir. Si elle accepte, ce geste pourrait aider à révéler la gravité d’une situation dont tous font silence.

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Une danse macabre

Les employés suivent chacun le même chemin. Les plus faibles, les plus opprimés, bien souvent les plus âgés, demandent de l’aide au docteur Matthieu, ou refusent cette aide en la suppliant de ne pas faire remonter un quelconque problème de santé aux supérieurs. Les plus vifs, les plus vendeurs, bien souvent les plus jeunes, se font percer l’oreille selon une espèce de rituel ridicule, afin de devenir « manager », et avoir ainsi le privilège d’opprimer les premiers. Suivant le temps, les rôles s’inversent. Cette oscillation entre victime et bourreau se voit parfaitement illustrée par le personnage de Carole Matthieu : victime parmi les victimes, elle supporte la situation depuis sa position impuissante. Elle quitte cette innocence grâce à l’autre. Elle devient le bourreau : trouvant dans le meurtre de cet autre le seul moyen de lui rendre son statut de victime oppressée. Tous les personnages dansent ainsi cette ronde macabre, jusqu’à la PDG qui révèle son véritable accent et sa véritable dentition : le grand méchant loup est lui aussi une brebis. Cette chorégraphie se rend évidente dans la très belle scène finale : silencieuses, les mains font taire le médecin et lui ferment les paupières.

Intentions et relations fantômes

Louis-Julien Petit dévoile une mise en scène fantasmagorique : il y a dans ses plans quelque chose d’à peine avoué, d’à peine dénoncé. Parti-pris à double tranchant. La thématique du silence, qui file le film, est de fait éprouvée. Isabelle Adjani est très imposante dans ce silence sourd : elle ouvre ses grands yeux, à peine la bouche, en une espèce de figure hébétée, comme un masque de cire, un pantin, encore une fois. D’autre part, le silence confère au film une schizophrénie pas toujours bien menée. La scène du meurtre est trop subtile et l’on s’interroge quant à la volonté du réalisateur : l’intrigue en est fragilisée. Les relations entre les personnages sont des relations fantômes : la mère et la fille se perdent, le flirt semble interdit, presque tabou, et les amitiés ne peuvent s’épanouir dans ce climat malsain d’aliénation.

Carole Matthieu profite donc d’une réalisation toute en retenue -aspect plus positif que négatif, donc. Bien qu’en établissant le constat froid d’une situation tragique, celle, on l’aura compris, du harcèlement au travail, écho aux différentes affaires de suicides en série dans de grandes entreprises, Louis-Julien Petit utilise le silence comme un hommage, un monument aux morts.

https://youtu.be/yWdD03Igmuc

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