Critique : Belladonna, un film d’Eiichi Yamamoto

Belladonna

Sulfureux dans son ton et ses choix visuels, « Belladonna » s’impose comme un incontournable de l’animation japonaise, de retour dans les salles en version restaurée, quarante-trois ans après sa sortie.

Sûrement l’un des plus beaux films dans l’histoire de l’animation japonaise, Belladonna of sadness (son titre original) conte l’histoire de Jeanne et de Jean, deux serfs vivant au XVe siècle. Jeunes fiancés, ils présentent à leur seigneur l’offrande qui leur permettra de sceller leur union : Ce sont pourtant des moqueries qui s’ensuivent car, trop pauvres, les jeunes mariés ne peuvent donner une obole suffisante. L’occasion pour le seigneur de prendre violemment possession de Jeanne. Violée et déchirée par ce dard infâme, elle rentre, neurasthénique, auprès de Jean, qui finira par sombrer dans l’alcool, dévoré par la culpabilité et l’impuissance de sa position. Jeanne pactise alors avec le Diable, sorte de petit homme/phallus, pour gagner la force qui lui permettra d’obtenir vengeance…

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Chef-d’oeuvre que ce petit écrin animé. Restaurée en version 4K, l’oeuvre d’Eiichi Yamamoto est enfin sortie de l’ombre dans laquelle on l’avait plongée. Elle aurait dû être l’un des plans de sauvetage du studio Mushi Production, fondé par Osamu Tezuka; Elle en fût pourtant la fin. Véritable échec commercial, Belladonna ne dépasse pas les 10 jours en salle, outre les foules au Festival de Berlin et se retrouve vite noyé dans la mer des projections confidentielles. Ce sont les studios américains Cinelicious qui font revivre cette superbe adaptation animée du roman/essai de Jules Michelet, ressuscitée à partir des nombreuses archives de Mushi Production.

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Et quelle résurrection ! Comment a-t-on pu pendant tant d’années bouder l’érotisme révolté et graphique de ce bijou animé ? Belladonna fait partie de ces beautés étranges, mouvant tableau d’impressions en évolution constante. L’esthétique développée par le peintre Kuni Fukai est époustouflante, oscillation psychédélique entre images animées et images fixes, aquarelle et gouache, fusain et collages. On découvre derrière une liane de cheveux dorée l’influence de Klimt, celle de Schiele sous les traits osseux d’un Jean bouleversé et de Redon derrière le symbolisme coloré d’une nature éclose. Ce bouillonnement visuel soutient une parole qui, pour s’exprimer justement, se nourrit de ces influences symboliques, notamment lors de scènes qui pétrifient par leur violence crue : lorsque Jeanne se fait violer par le Seigneur, on peut voir son corps se fendre littéralement en deux, scié par les respirations obscènes du chibre allant et venant. La violence est inouïe dans Belladonna, et, pourtant, Eiichi Yamamoto ne bascule jamais dans un pathos contrefait.

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Jeanne, sous l’influence du diable, s’éveille à la sorcellerie, objet non pas d’une aliénation délirante mais outil plutôt d’une libération salvatrice. Chez Eiichi Yamamoto le diable ne symbolise pas le mal : suprême libérateur, le démon visiteur permet à Jeanne de reprendre, grâce au rapport charnel, possession de son corps meurtri et souillé par les autorités spirituelles. Puissante et maître, travailleuse acharnée, elle terrorise par ce pouvoir nouvellement gagné : esclave devenue maître, on la pointe du doigt, sorcière démoniaque possédée par l’ennemi de la divinité. Pourtant Jeanne assume cette monstruosité qu’on lui prête, et se place fièrement du côté des rejetés, des maltraités, des impuissants sur qui tombe le glas d’un jugement ignorant. Jeanne devient alors symbole de révolte, cette révolte qui s’oppose à l’ordre des classes divin, qui renverse les corrompus et refuse les injustices. Jeanne comme Jeanne d’Arc, ou comme Marianne guidant le peuple (tableau d’Eugène Delacroix, dernière image du film), image maîtresse du renversement des classes.

Jeanne et Jean

La libération, pourtant, n’est jamais claire. On gardera en tête l’image de cette beauté pénétrée, dévorée par une intériorité brûlante, déchirée et suppliciée sur une bande-son angoissante et psychédélique signée Masahiko Satoh. Obsédant et puissant, l’érotisme révolté de Belladonna s’impose comme une oeuvre incontournable dans le musée de l’animation japonaise.

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