Benoit Poelvoorde ? Dany Boon ? Humour du nord potache et lourdingue ? Que nenni ! Si le titre et l’affiche portent à confusion, Belgica se positionne sur une corde différente et propose un scénario sympathique, inquisiteur psychologique et dramatique enveloppé dans une singulière atmosphère de huit-clos. Petit dernier du très doué Felix Von Groeningen (La merditude des choses, Alabama Monroe), il raconte l’histoire de deux frères que tout oppose et que la gestion d’un bar va réunir. Jo (Stef Aerts) est célibataire, passionné de musique et vient d’ouvrir son propre bar à Gand, le Belgica. Frank (Tom Vermeir) est marié, concessionnaire et ne sait pas trop quoi faire de sa vie trop calme. Emballé par le projet de son frère, il propose son aide pour faire tourner le bar. Porté par ce duo éclatant, le Belgica devient rapidement le bar le plus en vue de Gand, pour le meilleur et pour le pire.

© Thomas Dhanens
© Thomas Dhanens

Inspiré du bar Le Charlatan situé à Gand en Belgique, ville dans laquelle a grandi le réalisateur, le film évoque l’ascension fulgurante d’un bar ouvertement libre dont la seule règle de conduite consiste à ne refuser personne. Belle, trop belle ambition qu’il deviendra bien vite impossible de satisfaire pour les deux frères, les idéaux créatifs étant rapidement remplacés par les nécessités circonstancielles. Felix Von Groeningen effectue son premier tour de force en faisant de la vie du bar un microcosme évocateur : celui d’une réalité sociale, d’une société de plus en plus sévère, cruelle et normative envers les jeunes entrepreneurs. Pour montrer cette difficulté, Felix Von Groeningen nous confronte directement à des obstacles matériels qui semblent d’une trivialité affligeante et qui rompent pourtant les personnages petit à petit : la nécessité de faire approuver une licence d’alcool limitée par un manque d’issues de secours, les pots de vins honteux qui s’ensuivent, l’obligation contrainte de faire appel à des videurs dont le service va pourtant contre les idéaux démocratiques des deux frères, la gangrène de la drogue…

© Thomas Dhanens
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Pour atteindre leur rêve d’utopie rock’n’roll, les frères renoncent chacun à eux-mêmes et à des principes auxquels ils s’attachaient pourtant au départ comme des huitres à leur rocher : Jo se perd dans sa vie de patron, s’oublie et s’emmêle dans des relations professionnelles irrémédiablement intriquées avec ses relations personnelles ; Frank trompe sa femme, délaisse sa petite fille et se drogue à l’excès. Ces deux personnages, si touchants par leur vraisemblance, sont le cœur battant du film. La description de l’évolution de leur relation est frappante d’empathie : au cœur de ce monde de la nuit, de l’ivresse et de l’exaltation éphémère, leur relation donne au film une résonance qui permet de dépasser le vernis de vanité et d’irréalité auquel on aurait pu s’attendre. La réalisation nourrit d’ailleurs cette évolution en jouant visuellement sur les couleurs, passant des chaleurs nocturnes aux blancheurs de la réalité diurne, mais aussi en jouant du montage qui bondit sans transition d’un cadre à l’autre, ce qui permet d’apprécier au mieux les contrastes. Lorsque l’on voit Frank revenir chez lui et se planter au milieu du chenil familial, complètement drogué, vêtu d’une grande veste en cuir à franges, et hurlant « fuck you », le pathétique de la situation surgit brusquement par son caractère grotesque.

© Thomas Dhanens
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L’ambiance rock’n’roll est soutenue par une superbe bande originale, réalisée de A à Z par les frères du groupe Soulwax. Les deux groupes fictifs du film (The Shitz et They Live) ont été créés de toute pièce par le duo électro-rock belge, qui brille par son inventivité aux influences diverses : on passe du rock à l’électro, de la fanfare au jazz… Cette atmosphère festive fonctionne comme un métronome pour les personnages et le film, qui, malgré quelques longueurs, nous ravit par son humanité et sa sensibilité.

https://youtu.be/5Q_AoyVNSWU

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