Rencontre avec les principaux membres du collectif canadien Crack Cloud à l’occasion de leur passage à La Route du Rock 2019. Entretien fleuve un brin planant avec ces nouvelles voix du post-punk, frappées et hypnotiques. 

Il y a quelques semaines, on rencontrait la sensation post-punk du moment, en les membres de Crack Cloud, collectif canadien multidisciplinaire ni plus ni moins créé pour s’en sortir face aux ravages des opioïdes au Canada. Bien loin de ces écueils, le groupe, deux heures avant son live, fait preuve d’une extrême sérénité, comme s’il écumait les scènes depuis maintenant des années. Et pourtant la formation menée par Zach Choy, charismatique batteur/chanteur est plutôt novice, ayant débuté les concerts fin 2018. On a donc profité de 15 minutes dans leur intimité pour discuter entre autres de la vocation du collectif et de la musique, comme vecteur d’apprentissage sur sa propre personne.

Crack Cloud – © Matilda Hill Jenkins

On peut lire un peu partout que Crack Cloud est composé de plus ou moins 20 personnes. Comment fonctionne cette énorme bande ?
Mohammed Sharar (claviériste) : On n’est pas vraiment 20 personnes in fine. On a tendance à arrondir ce chiffre parfois car on dénombre 20 contributeurs dans le projet jusqu’ici. Etant donné que le projet est super malléable, ça peut arriver assez souvent qu’on change de set-up sur scène, selon les disponibilités et comment se sent chaque membre. On se considère comme un collectif plus ou moins à cause du nombre de personnes qui y participent et y collaborent. Mais ce n’est certainement pas un espace où tout le monde parvient à l’entité finale en live. Zach s’occupe de l’écriture et de la structure de la chanson, puis tout le monde y vient et y ajoute son rôle.
Noah (guitare/saxophone) : Je dirais que cela va au-delà de la musique aussi, de l’élément visuel, de la danse…

Vous aviez joué en novembre dernier à Paris et le groupe n’était clairement pas le même, à l’exception de Zach à la batterie. Avez un rôle spécifique au sein du collectif ? Ou vous souhaitez établir une certaine rotation des postes ?
Mohammed : On s’adapte selon les disponibilités de chacun et les besoins du groupe à combler, tout en essayant de rendre les choses spéciales. Par exemple, Noah a déjà fait de la basse pour le groupe, là il joue du saxophone et de la guitare. En ce qui me concerne je n’avais jamais joué de la guitare lors de la première tournée et maintenant j’en joue une partie. Ça marche comme ça.

On a eu l’occasion de vous voir jouer en mai dernier lors de la Villette Sonique. Un concert remarquable. On a pu observer la configuration atypique du collectif sur scène et votre look singulier. Est-ce que c’est quelque chose de réfléchi ? Que voulez-vous transmettre par cette forme d’acte quasi-religieux ?
Zach Choy (chant/batterie) : On n’est pas encore à notre forme finale. On aimerait être 14 personnes et 4 corps peints. On y arrivera certainement un jour (rires).
Mohammed : Je pense que Zach ironise. La mise en scène peut être un peu plus élaborée et on peut arriver à quelque chose de plus cohérent artistiquement au niveau du groupe dans son ensemble. Pourtant on a tendance à accorder de moins en moins d’importance à notre look ou à la mise en scène. On se fait confiance mutuellement et je me fiche de l’apparence des autres membres du groupe. Puis, on fait confiance au public pour saisir l’âme du projet et ce qu’on veut faire transparaître dans nos prestations.

Pensez-vous que l’art et plus spécifiquement la musique pourraient être un moyen de se transcender ?
Mohammed : Je pense que ça peut y laisser place d’une certaine manière.
Zach (chant et batterie) : A mon sens, la motivation n’est pas tant de se transcender mais c’est plutôt une façon d’apprendre à se comprendre.

Et n’est-ce pas un long chemin à prendre que d’apprendre à se connaître soi-même ?
Noah : C’est un processus qui dure toute la vie, n’est-ce pas ? Il arrive des moments où on y arrive je suppose, et puis par la suite on n’évolue plus, on ne grandit plus. Mais la raison pour laquelle on fait de la musique et qu’on continue de jouer ensemble, c’est que ça nous aide à garder une certaine jeunesse, une certaine fraîcheur d’esprit. Se transcender, je ne sais pas, ça nous permet de garder les pieds sur terre plus que toute chose.

Dans une interview réalisée pour le Guardian en Novembre 2018, vous expliquiez que « Crack Cloud et le groupe s’était créé autour d’une volonté commune de guérison et prise en charge de votre santé mentale ». Est-ce toujours le cas ou vos aspirations ont-elles évoluées entre temps ?
Mohammed : Je pense que notre travail et nos occupations de tous les jours, surtout lorsque on est chez nous, y sont intiment liés. Les connexions sont bel et bien là mais ce n’est pas ce qui importe le plus. Il y a beaucoup d’éléments dans ce projet qui sont en train d’évoluer et il aura à terme une plus grande portée. Bien plus de ce qu’on fait de notre temps. C’est une partie de notre vie à laquelle on ne peut pas échapper.
Noah : Ça équivaut à dépasser justement le long chemin de l’expression créatrice comme on en parlait plus tôt. On ne peut jamais savoir où cela nous mènera. Il peut s’agir de retrouver une santé mentale un jour et ça peut nous mener autre part, vers une perspective différente.
Mohammed : Avec Zach on était justement en train d’en parler aujourd’hui. De manière générale, ce qui nous a aidé à nous concentrer et à mettre notre énergie dans quelque chose de créatif, c’est bien ce processus de récupération collective. Mais maintenant qu’on devient une machine bien huilée et qu’on s’est structuré, il est de moins en moins question de guérison. On essaye d’en tirer quelque chose de différent, ce qui, espérons-le, nous aidera également dans nos vies.

Ça fait plus d’un an que vous partez en tournée. Pensez-vous que cela peut affecter votre groupe ? Et dans quelle mesure ?
Mohammed : Plus on est en tournée, plus il y a de turbulences. Il s’agit de trouver le moyen de se gérer en tant qu’individus et nos propres motivations. Ça fait un an et quelques mois qu’on tourne. Certains d’entre nous ont fait de nombreuses tournées, il faut juste se réadapter à une aventure longue d’un an. Ce qui importe c’est de bien gérer son temps et de se ménager.
Daniel (synthétiseurs) : Et c’est tellement nouveau pour nous tous. La plupart d’entre nous n’était jamais allé en Europe ou au Royaume-Uni auparavant. Nous découvrons énormément de choses.
Mohammed : Finalement, ça commence à devenir de moins en moins étrange pour nous. Par exemple, quand j’arrive dans ce festival, j’ai l’impression de ne plus être perdu, d’être à l’aise dans cet environnement. C’est génial comme sensation.

Lorsqu’on écoute Swish Swash, morceau emblématique du groupe, on pense directement au chaotique mais non moins jubilatoire Death de Preoccupations. Il y a-t-il une quelconque filiation entre ces deux groupes ?
Mohammed : Ils sont comme nos pairs plus âgés. On a grandi avec eux.
Noah : Mike Wallace, le batteur de Preoccupations organisait tout un tas de festivals quand on était plus jeunes. On a commencé à jouer de la musique en partie parce que Vietcong gérait des salles de concert à Calgary.
Mohammed : On a de la chance d’être originaires de ces régions où il y a beaucoup de créations musicales, et ça se fait parce que vous avez l’occasion de jouer et de jammer avec des inconnus.

Pour terminer, avez-vous des projets à court terme ? Un album ?
On travaille sur un nouvel album mais on ne peut pas encore communiquer de date.

Retrouvez la musique de Crack Cloud sur Bandcamp.

Propos recueillis par Anna Furjot et Corentin Le Denmat