Entrevue en toute somme amicale avec Jonathan, Julian et Samuel du groupe Corridor lors de leur passage à Nantes à l’occasion du SOY festival, en Novembre dernier.

Quelques instants avant que Corridor ne lance les hostilités, Ouss leur manager ne cache pas son excitation. Ce dernier nous expliquant que tout comme nous, c’est la première fois qu’il verra le groupe se produire sous sa nouvelle forme, agrémenté d’un cinquième larron pour ajouter plus de consistance et rapprocher le live des albums studio. La bande de Montréal s’apprête donc à se produire un Lieu Unique plein à craquer, dans le cadre de la dernière édition du SOY festival les ayant chaleureusement conviés. Les nouveaux protégés de l’écurie Sub Pop étaient en effet très attendus après la sortie de leur troisième album, où guitares et voix se marient à merveille, rappelant Women et ses deux albums que le groupe aime d’ailleurs citer comme influence.

Retour sur cette entrevue durant laquelle on a discuté de leur dernier album Junior, du rôle de la langue française dans leurs compositions et de cet étrange artwork pour lequel ils ont opté.

Salut les gars, pourriez-vous vous présenter aux lecteurs d’Untitled Magazine ?

Jonathan Robert : C’est Jonathan, je fais de la guitare et je chante dans Corridor.

Julian Perreault : Moi c’est Julian Perreault et je joue de la guitare.

Samuel Gougoux : Samuel, je fais les percussions, la deuxième drum et les synthétiseurs.

Vous venez de sortir votre troisième album « Junior » fin octobre et celui-ci a été enregistré pour sa majorité en 1 mois. Était-ce calculé ? Et surtout quel effet ce sentiment d’urgence dans sa création et enregistrement a eu sur l’album dans sa finalité ?  

Jonathan : En fait c’est sûr que le processus est à revisiter à chaque fois qu’on se lance en composition, en enregistrement.  Je crois qu’enregistrer quelque chose sur un laps de temps très court, c’est ce qu’on voulait tenter depuis bien longtemps. Et puis on avait l’opportunité de le faire aussi. On a eu une année très chargée en 2018. On avait tourné beaucoup et on a eu cette opportunité avec Sub Pop par la suite. C’était juste logique pour nous de battre le fer tant qu’il était encore chaud. D’enregistrer quelque chose et puis de retourner rapidement sur les routes.

Pour ce qui est de l’effet que ça a eu sur l’album. On est rendu à notre troisième album, on a sorti un EP, 2 singles. Je pense qu’au bout d’un certain temps, on devient plus à l’aise avec certains patterns d’enregistrement. On se connait aussi assez bien et on est désormais plus à l’aise en studio. Arriver dans cette espèce de tornade là, ça nous a permis d’avoir un rendu plus naïf et moins léché que si on avait pris notre temps.

Julian : Je pense qu’au niveau de la composition, les titres sont moins complexes. On a fait en sorte d’aller droit au but, de ne pas douter sur chaque élément.

Jonathan : On a commencé avec des morceaux assez simples, auxquels on a rajouté plusieurs couches, qu’on a bonifié. C’est sûr que ça a orienté la structure des morceaux de l’album d’une certaine manière.

Comment fonctionnez-vous au regard de la composition des morceaux ?

Jonathan : C’est assez organique en fait. Il y a eu beaucoup d’improvisation dans les jam lors des sessions de pratique avec le groupe. C’est comme ça qu’on a débuté la création de cet opus. Les guitares sont dans un constant jeu de question-réponse. Ça part pas mal de cet esprit là aussi. C’est selon le feeling. Mais on compose en groupe. Quelqu’un va s’occuper des rythmiques, l’autre des mélodies, l’autre va plus se concentrer sur les arrangements.

Julian : On enregistre quelque chose et ensuite on y revient plus tard, on tâche de le revisiter.

Jonathan : On a l’habitude d’emmagasiner un tas d’idées sur nos téléphones. Parfois, c’est un passage de 10 secondes qui sera réutilisé. Et justement c’est ce qui nous a permis d’enregistrer rapidement ce dernier album.

Et dans le groupe, est-ce que chacun apporte son expertise ou se spécialise dans quelque chose ?

Julian : Jonathan s’occupe plus de la structure de base, de l’idée du morceau, de ses mélodies.

Jonathan : Il y a toujours cette espèce d’élément qui est souvent mentionné, qui est assez Corridor. C’est cette guitare qui se promène. Si tu ne l’as pas remarqué … (rires)

Julian : Chacun essaye d’apporter quelque chose de son propre instrument. Chacun a sa place.

Jonathan : Pour les voix, ça se fait aussi comme un instrument, comme des notes, jusqu’à ce qu’elles collent avec le morceau.

Pour revenir sur l’album, et sa relation avec votre discographie, votre premier effort « Le Voyage Eternel » semble poser les bases de votre identité sonore, la pierre angulaire du groupe avec notamment les guitares et voix s’entremêlant comme si elles conversaient. Quand le second présente un son plus travaillé, des morceaux bien plus emprunts de mélancolie que sur le premier. Et le dernier parait aller droit au but sans pour autant laisser la qualité de côté ? Comment définiriez-vous ce troisième album et comment celui-ci s’articule dans votre discographie ? 

Jonathan : Tu as mis exactement les mots dessus je crois. Il est plus direct, plus naïf aussi. Il n’est pas réfléchi mais en même temps ce sentiment d’urgence qui en ressort est assez cool. C’est ce ton là qu’on avait à nos débuts et qu’on voulait retrouver aussi d’une certaine manière.

Julian : Je trouve aussi que Junior est assez similaire à notre premier album le Voyage Eternel car peu structuré, plus organique. Chaque morceau à sa propre touche. Elles sont vraiment toutes distinctes. C’est plus pop dans le sens où ce sont des chansons qui ont leur propre identité plus qu’une espèce d’histoire qui se déroule tout au long de l’album.

Jonathan : Les chansons tiennent plus debout d’elle-même si on les écoute hors- contexte de l’album versus les deux autres précédents qui étaient plus narratifs.

Vous avez choisi dès le début de vous tourner vers la langue française dans vos compositions quand beaucoup de groupes francophones se tournent vers la langue de Shakespeare, pourquoi ce parti-pris ? Est-ce pour vous un moyen de se démarquer de la concurrence ?   

Jonathan : Ce n’est pas pour se démarquer. Ce n’est pas réfléchi non plus. Les anglophones ne se posent pas la question non plus. Bizarrement, on a ce même réflexe de ne pas se poser la question depuis nos débuts. Rédiger les paroles en français s’est fait super naturellement ? Pour moi qui aie eu des groupes où j’écrivais en anglais auparavant, c’est plus rapide. Je m’y retrouve certainement plus.

Julian : L’effet du public, on ne l’attendait pas, ce n’était clairement pas réfléchi.

Est-ce que le fait de chanter en français donne une texture différente à l’instrument en tant que voix ? Par rapport à l’anglais par exemple ?

Jonathan : Je pense justement que dans la façon que j’ai d’écrire les morceaux, je prends souvent des détours sur certaines phrases pour que ça soit plus fluide et que ça sonne moins sèchement. J’ai comme l’impression des fois qu’il y a beaucoup de mots sur lesquels on va s’arrêter en français car trop extravagants. Le but c’est que ça colle dans les oreilles aussi. Alors oui, ce que signifie les paroles c’est important. Qu’est ce que les textes disent c’est bien.  Ce sont deux facteurs qui ont forgé mon songwriting. Je voulais que les textes soient bons mais aussi qu’ils sonnent bien. Qu’ils n’accrochent pas trop l’oreille.

Pensez-vous que le succès et les retours positifs dont vous avez témoigné à l’étranger ces derniers mois est lié au fait que le l’accent n’est pas tant sur le chant et les paroles mais plutôt sur les mélodies ?   

Jonathan : C’est plus universel c’est certain. Je pense que la musique parle beaucoup et qu’elle est assez profonde pour qu’on puisse s’y attarder d’une certaine façon.

Julian : Je pense qu’on serait sinon resté dans le carcan de la francophonie. C’est sûr que ça nous a ouvert les portes de l’international et des Etats-Unis.

Jonathan : C’est vrai, mais tu sais il existe un tas de de genres musicaux qui existent dans les milieux anglophones où en tant qu’anglophone justement tu ne comprends pas nécessairement les paroles. Que ce soit dans le shoegaze, le death metal voire l’opéra.  Même dans certaines branches du rap de nos jours. Dans un contexte un peu plus pop ou rock, ça peut surprendre des personnes mais en fait ce sont des réflexes qui sont instaurés depuis longtemps dans la musique là ; dans les années 90.

Samuel : J’ai l’impression que la musique de Corridor est quand même essentiellement influencée par la musique anglophone. Au Québec, la musique francophone s’influence beaucoup par elle-même. Et puis Corridor, ça reste de la musique francophone puisque c’est chanté en français. Les influences musicales, ça facilite l’exportation.

D’ailleurs, recevez-vous des retours spécifiques en Amérique du Nord sur le fait que vous chantiez en Français ? Si oui, quels sont-ils ?

Jonathan : Avant tout, ils ne parlent pas de la langue, contrairement en France et au Québec (rires). Mais je pense qu’il y a moins de surprise, ils ont pu entendre par le passé quelques groupes francophones : Stereolab en fait partie. Alors oui, ça reste exotique mais ça ne les bouleverse pas. La semaine dernière on était à Brooklyn, c’était plein et tout le monde tripait sans y faire gaffe.

Samuel : Je pense qu’aussi l’accent part vraiment de l’instrumentation et les vocales arrivent en toute fin. En jam, Joe chante du yahourt, il chante la mélodie (rires..).

Jonathan : Oui je chante la mélodie (rires). Les textes sont importants certes. S’il y a une quatrième, une cinquième lecture, que les gens creusent pour mieux saisir ce qu’il y a derrière les paroles. Tant mieux. Ça veut dire que les gens passent plus de temps sur notre musique.

De plus en plus de groupes francophones ont fait également ce choix ces quatre/cinq dernières années ? Pensez-vous qu’à terme la pop francophone peut sortir de ses carcans géographiques, se différentier de la concurrence et avoir un rayonnement global? 

Jonathan : Oui c’est clair, il y a ça et puis d’autres facteurs. Je crois qu’il y a certains réseaux dans la musique et pas mal d’entraide entre ceux-ci. Nous on vit à Montréal, il y a une scène anglophone et une scène francophone assez fortes. Tu peux rester dans une scène ou dans l’autre ou alors te balader entre diverses scènes et récupérer des contacts par-ci par-là. Je pense que dans un certain partage, ça peut t’apporter plus d’opportunités.

Samuel : Le fait de chanter en français ça fait qu’on joue avec pas mal de groupes de cette scène. Il existe une forme de scène hybride qu’on rencontre à Montréal. Il y a plusieurs de micro-scènes, mais c’est plus rare. Mais c’est vrai que certains groupent pourraient suivre notre exemple et allez jouer ailleurs. Bleu Nuit par exemple est dans cette même démarche.

Attardons-nous sur la pochette du nouvel album, qu’est-elle censée représenter ? Bien qu’elle soit différente de celle du 2e album, on a l’impression d’y retrouver la patte du même designer ? Qui l’a réalisé ? 

Jonathan : C’est moi qui me charge des visuels. Il y a cette espèce de représentation un peu naïve du groupe et de Junior par extension. Normalement quand on arrive au troisième album, c’est supposé être un aboutissement ou un album plus mature (rires). Nous on essaye de faire l’inverse.

Julian : On a travaillé sur plusieurs pochettes plus élaborées et puis finalement ça a été celle-là.

Jonathan : C’était la vingtième proposition et au final ça a été la pochette sur laquelle j’ai le moins travaillé. Tout le monde a flashé dessus. Pour ce qui est de notre deuxième album, c’est exactement la même affaire. Il y a eu pleins de propositions super élaborées et détaillées et infine ça a été le flash de dernière minute, un peu à l’arrache. Je fais pas mal de visuels pour des groupes et des vidéoclips aussi. Pour Topographe et les clips de Corridor c’était moi.

Un 5ème larron vous a rejoint pour cette tournée d’automne ? Pourquoi cela ? Est-ce un moyen de différencier votre son live de votre son studio ? 

Samuel : Je pense qu’à la base, l’idée de m’intégrer au groupe, ce n’était pas pour différencier mais rapprocher le live des versions studios. En tous cas pour ce qui est du nouvel album. C’était très axé sur les synthétiseurs, les samples et comme Julian le disait le nouvel album se caractérise par le timbre des synthétiseurs qu’on retrouve plus que jamais. C’était donc dans ce but. Et puis à force de monter les chansons et des les inclure au set, on a retravaillé des vieux morceaux qui n’avaient pas forcément cette touche là auparavant.

Jonathan : C’est cool de pouvoir revisiter certaines chansons. A la fois les vieux morceaux et de pouvoir rester fidèle à ce qu’on a sorti récemment.

Samuel : Oui voilà, ça donne un second souffle aux morceaux les plus anciens. Et dans l’ensemble ça marche bien.

Une dernière question : quels sont les artistes ou albums qui accompagnent cette tournée automnale ? 

Jonathan : J’écoute mes trucs dans le fond du van. A titre personnel, je suis plus dans l’ambient en ce moment. Oneotrix Point Never, Midori Takada, des choses comme ça, plus éloignées que ce qu’on fait. On se retrouve dans un contexte où on joue constamment du rock, les groupes avec qui on joue font du rock. Ça fait du bien d’en sortir parfois.

Samuel : Dernièrement j’ai pas mal écouté Doofing dans le van, c’est un groupe de rock de Montréal.

Jonathan : Ce n’est pas nous qui nous nous occupons de mettre la musique à l’avant dans le van, c’est Dom’ et le conducteur (rires). C’est souvent lui qui dirige, le GPS et la musique. Mais si je jette un coup d’œil à ce que j’ai écouté récemment sur mon téléphone, il y a du Cocteau Twins, Possible Humans un groupe néo-zélandais et Bad Moon Rising de Sonic Youth que j’écoute beaucoup.

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Propos recueillis par Corentin Le Denmat