Nouvelle création de Joël Pommerat et de sa compagnie Louis Brouillard, Contes et légendes nous plonge dans un futur proche où robots et humains grandissent ensemble. En tournée.

Étonnant bon dans le temps. Après sa dernière pièce Ça ira (1) Fin de Louis qui s’inspirait de la Révolution française, l’«écrivain de spectacles» comme Pommerat aime à se définir, nous propose d’entrevoir ce que pourrait être l’apprentissage de la vie assisté par des robots sociaux.

Étapes contées

Cela débute par une altercation trop banale entre deux jeunes garçons se rêvant maîtres de leur territoire et une jeune fille. Rapidement, nous découvrons que les insultes ne sont pas faites à son genre mais à sa nature même. Est-elle oui ou non un robot ? Nous voilà transporté dans une vallée dérangeante où le trouble naît de l’absence d’identification palpable et vérifiable (peur ridiculement drôle quoique incontrôlable de ces hommes face à l’inconnu-e). Sans obtenir de réponses, le noir tombe sur scène, laissant tout loisir au doute de se répandre. Revient alors à l’esprit la particularité de la pièce, celle de ne faire jouer que des comédiennes. À peine cette information prise en compte, qu’apparaît sous nos yeux comme par magie, un canapé sur lequel repose un jeune garçon aux cheveux autant figés que son corps. Lui, pour sa part, a tout l’air d’un robot asexué.

En effet, les diverses recherches technologiques sont parvenus à créer des humanoïdes sociaux. Bien différents de ceux développés pour assurer toujours la même tache dans des usines, ceux-ci sont là pour interagir avec leurs propriétaires. Ces robots apprennent alors de jour en jour les subtilités de l’organisation sociale des êtres humains. De perturbants liens affectifs se développe alors entre ces êtres naturels et ces créations artificielles. Loin de s’émouvoir de ses rapports fictionnels, dans le sens où ceux-ci sont programmés et donc annulables, nous découvrons que de l’avis des parents, ces humanoïdes semblent pouvoir faire un parfait allié à l’enfant en pleine évolution. Ainsi s’organise la pièce, rythmée par des passages au noir, donnant à l’ensemble l’impression d’une addition de moments d’adolescence dans lesquels nous passons à la volée, jetant un œil un instant dans une famille, puis un autre dans l’intimité d’un jeune premier couple. Rappelant les ellipses au cinéma, ces transitions au-delà d’une motivation purement structurelle, nous laissent le temps de penser ce à quoi nous venons d’assister et nourrissent les dérangements que la pièce cherche à mettre au point.

crédits images : Elizabeth Carecchio

Légendes des cadres

C’est lors d’une saynète que le sujet de la pièce se révèle. La demi-douzaine de garçons se retrouvent encadrés par un homme aux allures de coach (seul comédien masculin de la pièce). Les voilà en effet inscrits à un stage de masculinité. Étant arrivés au moment de l’affirmation culturelle de leur sexe, les pères de ces hommes en devenir les ont envoyés se forger une âme virile, et toute la manière d’être qui en découle. Qu’est-ce qu’être un homme ? Quelles sont les valeurs de la masculinité ? Quels comportements sont attendus ? Réflexions d’autant plus vertigineuses que ce sont, rappelons-le, uniquement des femmes qui jouent les rôles de ces mâles. Ainsi c’est à travers les soubresauts physiques ou comportementaux de ce que nous rattachons à la féminité des comédiennes, que notre interrogation sur la construction du genre s’accroît. Est-ce qu’un homme jouant un homme aurait agi comme cela, parlé ainsi ? Cette mise à l’épreuve de la culture des genres sous-tend toute la pièce.

Et les robots dans tout ça ? Un autre regard se pose dès-lors sur eux. Davantage que d’étrangères machines technologiques, ces humanoïdes sociaux semblent bien proches des alter-egos dont nous nous entourons et sur lesquels nous reproduisons ces instructions auxquelles nous sommes tous sujets. Cette nécessité d’être entouré est d’autant plus flagrante et primordiale lors de l’enfance et de l’adolescence, périodes pendant lesquelles la construction va en tâtonnant, oscillant entre tel cadre et tel autre diamétralement opposé. Par ces nombreux instants formateurs que met en scène Pommerat, se rappellent aux spectateurs la fascination que peuvent encore exercer certains modèles (fictifs ou non) mais aussi la difficulté de se séparer le moment venu d’un bout de son identité devenue étrangère.

Au final de ces ellipses initiatiques, émerge une mise en lumière de l’organisation anarchique de l’apprentissage de la vie, invitant chaque spectateur à réorganiser et interroger ses Contes et légendes. Et comme pour nous rappeler que ces étapes de (dé)construction ne sont pas finies, Pommerat évoque malignement l’encore trop actuel statut de la femme vue comme compagne, mère, travailleuse, gestionnaire, etc et qui doit, avant de prendre enfin son ultime congés, préparer sa succession à travers l’achat et la formation d’un robot domestique.

Contes et légendes
Création théâtrale Joël Pommerat
Avec Prescillia Amany Kouamé, Jean-Edouard Bodziak, Elsa Bouchain, Lena Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angelique Pelandakis, Mélanie Prezelin

En tournée du 3 au 7 mars au Théâtre Olympia – CDN Tour, du 13 au 20 mars au Théâtre de la Cité – CDN Toulouse-Occitanie, les 26-27 mars à l’Espace Jean Legendre – Compiègne, les 2-3 avril au CDN Orléans, du 8 au 10 avril à la Comédie – Clermont Ferrand, les 28-29 avril au Phénix – Valenciennes, les 5-6 mai à L’Estive – Ariège, du 13 au 17 mai à La Criée – Marseille, du 27 au 29 mai à Chateauvallon, du 3 au 5 juin au Printemps des Comédiens, du 9 au 13 juin à la MC2 – Grenoble, du 19 au 21 juin au Festival d’Anjou, du 8 septembre au 10 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord.