Après une première création saluée en 2017, Bruno Ricci retourne au prétoire avec de nouveaux témoignages collectées dans les tribunaux français par la journaliste Dominique Simonnot. Comparution immédiate II : Une loterie nationale ? à voir au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 2 février.

C’est donc à nouveau le même trio, composé de la journaliste au Canard enchaîné, Dominique Simonnot, du metteur en scène Michel Didym et du comédien Bruno Ricci, qui nous donne la possibilité de nous immiscer dans cette «chambre de la misère» comme l’appelle les magistrats. De cette comparution immédiate qui ne prend qu’une trentaine de minutes pour juger du sort du prévenu, le trio en tire un échantillonnage des délits contemporains derrière lequel perce une observation sans fard du système judiciaire français mais aussi des disparités et inégalités sociales de notre époque.

Théâtre d’une justice expéditive

Michel Didym entre seul en scène. Dans ce même décor que le volet précédent, froid et métallisé aux reflets déformants, il se tient face à nous derrière un pupitre fait de barres – que l’on se prendra à rêver de scier pendant la pièce. C’est certain, nous n’aurons pas le droit aux belles boiseries des tribunaux français ni à la robe noire ni à l’hermine. Il ne s’agit pas non plus ici de rejouer les grandes plaidoiries comme cela se fait de nos jours au théâtre ou au cinéma – marquant s’il le fallait davantage l’analogie entre le dispositif judiciaire et le théâtre. Le comédien va ainsi prêter son corps et ses voix aux juges, procureurs, huissiers, gendarmes, prévenus, avocats et membres des familles. Reprenant la verve sans jargon judiciaire de la rubrique hebdomadaire Coups de barre de Simonnot, Michel Didym donne à voir en quelques minutes l’avant, le présent, et ce que sera l’après de chaque accusé. Parcourant avec lui différents tribunaux du territoire métropolitain, nous effectuons une sorte de « tour de France de la délinquance » (re)découvrant les dysfonctionnements et enjeux de notre société. Se faisant, un dénominateur commun apparaît entre ces prévenus. Tous semblent appartenir à une même classe sociale s’étendant des personnes sans revenus, aux travailleurs à salaires modestes en passant par les réfugiés des différentes crises actuelles. Les peines tombent tels des couperets sur ces précaires précarisés devant une justice elle aussi menacée par les restrictions budgétaires imposées.

crédits images : Éric Didym

Un temps de regard retrouvé

C’est ainsi que pendant l’heure de représentation une vingtaine d’histoires s’enchaînent. De cet impératif temporel imposé à ces comparutions, et reproduit ici, s’échappent des instants de poésie, de lyrisme. Entre deux dossiers, Michel Didym s’échappe de ces multiples rôles au tribunal et sous une lumière tamisée fait la lecture de textes de prisonniers. Retrouvant leur voix et affranchis d’un langage factuel, ils songent à leur place dans la société. Par ces courtes respirations au sein de l’emballement judiciaire, se rappelle à nous la phrase de Montaigne que cite l’ancien juge d’instruction et expert Serge Portelli dans son salutaire Qui suis-je pour juger l’autre ? : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » Ce qui vient alors à l’esprit c’est cette fausse neutralité, vernis d’une justice qui juge suivant des impératifs temporels, condamnant plus sévèrement ce prévenu car il a eu pour son malheur d’être déféré à l’heure du déjeuner ou tel autre dont l’avocat commis d’office n’a eu que vingt minutes pour prendre connaissance du dossier. On se demande où sont passés la présomption d’innocence et la dignité, garanties devenues incertaines du droit français. Comme nous le voyons sur scène face au aux parois d’aluminium défigurantes, difficile de retrouver son reflet fidèle dans cette chambre, première pourvoyeuse de prison, dont la considération humaine se trouve peu à peu remplacée par un traitement automatique des dossiers aux sanctions calibrées selon les délits.

Opportun prolongement des profitables chroniques de Simonnot qui sortent ainsi d’une lecture individuelle, Comparution immédiate II nous rend également attentifs aux réactions de nos voisins et évoque un théâtre microcosme réflexif de notre société. Au final, après seulement une heure de représentation, nous sortons de la salle avec de nombreux questionnements venant nourrir cette culture du doute, autrefois fondement de notre Justice.

Comparution immédiate II : Une loterie nationale ?
Texte Dominique Simonnot
Mise en scène Michel Didym
Assistant à la mise en scène Yves Storper
Collaboration artistique et interprétation Bruno Ricci

Au Théâtre du Rond-Point jusqu’au 2 février puis au Théâtre de Grasse le 4 et 5 février.