Chorus : interview de François Delisle

© Anouk Lessard

Chorus de François Delisle sort en salles le 20 janvier 2016. A cette occasion, le réalisateur canadien a accepté de répondre à nos questions concernant ce prodigieux drame intime en noir et blanc.  

Vos films traitent de sujets extrêmes : violence conjugale, enlèvement d’enfant… Comment expliquez-vous ce penchant pour les situations tragiques au cinéma ?

Ces situations extrêmes me permettent, peut-être, d’aborder des choses plus intimes et nuancées que je n’aborderais pas autrement. En l’occurrence, pour Chorus, derrière le drame, il y la réunion d’un couple brisé et l’amour qui refait surface comme un baume.

Vous semblez avoir une philosophie très pascalienne du Divertissement. Pensez-vous que le cinéma doit s’affranchir de cette finalité pour mieux faire face au réel ?
Oui. Je préfère résister, persévérer dans l’investigation de zones plus sombres et jeter un éclairage personnel et nuancé sur des expériences humaines universelles (la naissance, la mort et ce qu’il y a entre les deux). Le divertissement qui occupe tout l’espace est pour moi sans espoir.

Chorus est un projet de longue date – auquel vous songiez déjà avant la réalisation de 2 fois une femme en 2010. Quel a été le point de départ, l’élément déclencheur de ce long métrage ?
Au début, je jonglais avec le thème de la perte et de la réconciliation. Puis est venu l’idée de ce couple qui perd son enfant. Pour finalement raconter une histoire d’amour qui gravite autour d’un deuil.

Copyright Anouk Lessard
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Le noir et blanc, les innombrables nuances de gris semblent parfaitement adaptés au scénario morne et désolant. Avez-vous, un seul instant, pensé tourner le film en couleurs ?
Non. Avant l’écriture, lorsque je fantasmais sur le film, les images qui me venaient en tête étaient toutes granuleuses et en noir et blanc. À l’écriture du scénario, j’ai cependant oublié ce parti pris formel pour me concentrer sur l’histoire. C’est donc avant d’enclencher la production que ce choix s’est imposé de lui-même.

Pourquoi avoir choisi de commencer Chorus par l’aveu du coupable ?
Pour évacuer dès le départ le suspens policier et être au plus près de mes personnages et du drame qu’ils vivent.

Pensez-vous que « l’état de survie » des personnages endeuillés se situe à la lisière entre la vie et la mort ?
Dans le cas de mes personnages, ils sont dans les limbes, en attente du deuil et obsédés par le passé. En ce sens, ils sont des « vivants morts ». La découverte du fils disparu et leur réunion à Montréal sont des déclencheurs qui les ramènent dans le présent et, on l’espère, les projettent vers le futur et la vie.

Copyright Anouk Lessard
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Outre les liens, les souvenirs et les remords communs qui unissent Irène et Christophe, leur histoire semble loin d’être terminée quand ils se retrouvent dix ans après le drame. Pourquoi avoir pris le parti de laisser leur relation inachevée – comme adossée sur les marches de l’escalier ?
Ils font le deuil de leur fils et aussi de leur relation. Un « happy end » allait contre le mouvement du film. Mais ce vide à la fin, c’est la place que je laisse aux spectateurs pour qu’ils investissent le territoire du film.

Voyez-vous une véritable évolution dans le deuil d’Irène et Christophe ? L’envie de vivre finit-elle par primer sur le sentiment de perte, notamment dans la scène de concert à la fin du film ?
Enfermés dans le passé, rendus au concert, ils se retrouvent plongés dans le présent, entourés de jeunes gens qui ont l’âge que leur fils aurait aujourd’hui. Ce couple ne peut plus revenir sur les lieux de la dévastation. À ce moment, ils ont appris de la perte. La vie est peut-être possible.

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