C’est dans un café parisien, profitant d’un rayon de soleil hivernal pour s’installer en terrasse, que nous avons rencontré Caroline Lunoir, pseudonyme utilisé par la jeune auteure. Première dame, publié chez Actes Sud, est son quatrième roman, ce qui lui fait dire presque en riant que Caroline Lunoir est finalement un « être intermittent », plus éthéré que son être réel, qui renaît à la vie quand elle publie un livre, et qui lui permet de rencontrer du monde pour parler de littérature et d’art.

Pourriez-vous faire un résumé du livre ?

C’est le journal de campagne d’une compagne, écrit sous la forme d’un journal intime. Elle est la femme d’un candidat à l’élection présidentielle qu’on suit tout au long de son parcours, depuis la découverte de sa candidature – bien qu’elle s’y attende – au deuxième tour de la présidentielle, avec le dénouement. Ce journal commence de manière un peu pompeuse, comme si elle se regardait écrire, avec la tentation peut-être de s’adresser indirectement à ses biographes, mais il va petit à petit devenir un exutoire de tout ce qu’elle subit pendant cette campagne, avec la pression médiatique, la pression familiale et ce qu’elle découvre dans le miroir que lui tend la presse. J’ai voulu donner à Première dame comme fil rouge la stratégie de communication qui accompagne chaque événement de sa vie, parce que je trouvais fascinant de voir à quel point elle était devenue femme publique, objet de tous les regards durant cette campagne.

De nombreux personnages de Première dame font penser à de véritables hommes politiques français. Comment les avez-vous construits, pour rester à la frontière entre fiction et réalité?

Quand j’ai décidé d’écrire sur une femme d’un candidat à la présidentielle, c’est comme si toutes les anecdotes qui avaient nourri ma vie politique me revenaient. Et je me suis rendue compte qu’il y avait un terreau littéraire absolument extraordinaire à portée de main : ça permettait de réfléchir au type de candidat qui émerge pour les élections en France en particulier, et quelle est notre représentation du pouvoir et du monde politique. Parce qu’en fait, sans avoir à faire de multiples recherches, vous avez à portée de main un panel de trajectoires extrêmement riche, ce qui permet une tension narrative avec la cible tendue vers l’élection très intense et qui parle à l’imaginaire collectif puisque c’est notre quotidien.

Pourquoi avoir choisi une femme issue de la droite traditionnelle ? Pensez-vous que votre message s’en est trouvé affecté ?

Je vais vous surprendre je pense (rires), c’était paradoxal : j’ai commencé à écrire à cause d’une confrontation entre François Fillon et Christine Angot où il racontait avec beaucoup de colère que sa femme avait à subir la violence médiatique et qu’elle craignait tous les jours pour son suicide. Je me suis dit que c’était une ligne de défense qu’on accepte ou pas, mais que surtout il parlait encore de lui, et pas d’elle. Moi j’ai voulu penser à elle, quelles que soient mes affinités politiques, je me disais que j’aimerais bien entendre sa voix à elle. Du coup, je me suis mis à penser à tout le panorama de femmes de candidats, ou de premières dames que nous avons, de Anne Sinclair à Danielle Mitterrand, en passant par Cecilia Sarkozy et Carla Bruni. Et ce n’était pas évident pour moi qu’elle soit de droite en fait. Parce que la famille que j’écris, avec quatre enfants, bien qu’elle passe ses week-end dans un manoir cossu, ça pourrait être la famille Hollande. C’est vrai aussi que j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à dépeindre la bourgeoisie parce que je pense que quand on la connaît bien, si on décrit justement ses travers, on est beaucoup plus incisifs, et la démonstration est assez truculente. C’est sûr que c’est un objet de plaisir pour moi (rires). Mais finalement, les scandales qu’ils vivent ou les blessures intimes dont ils sont victimes sont de droite ou de gauche. Pour moi, il y a malheureusement une alternance dans ce type de travers qu’ils vivent, qui ne les ciblent pas à droite ou à gauche.

Une des forces du roman réside dans le fait que même si on n’est politiquement pas d’accord avec Marie, le personnage principal de Première dame, on se sent proche d’elle. Etait-ce difficile de jongler entre le particulier de ses opinions politiques et l’universel de sa condition de femme ?

La violence de la confrontation aux autres et aux médias finit par toucher l’intime, la construction de soi et de son couple, ce qu’on veut en sauver ou pas, et pas forcément les opinions politiques. Je suis peut-être désabusée mais j’ai l’impression qu’aucun parti n’est exempt de scandale judiciaire ou financier. Ce n’était pas difficile pour moi de dissocier ça d’opinions politiques étant donné que ce n’était pas forcément lié au milieu décrit. C’est évidemment assez truculent de montrer le paradoxe entre une droite qui se veut austère et qui vit finalement de façon assez princière, avec beaucoup de moyens. C’est quelque chose qu’on a tous vécu à la dernière campagne je pense. Mais ça serait vrai aussi pour une certaine gauche…

Pensez-vous qu’il y ait un peu de vous dans Marie ?

On ne sait jamais ce qu’on met de soi et ce qu’on dit de soi quand on écrit, et c’est toujours assez perturbant d’ailleurs. Et vos proches vous le disent quand ils lisent… Donc oui, il y a forcément de moi, mais je ne m’assimile pas à mon personnage principal. C’est parfois même difficile de l’expliquer au lecteur. Je me souviens que pour mon premier roman que j’avais écrit à la première personne, ma narratrice était prise dans un dilemme à la fois social et politique face à sa famille, et j’avais fait le choix qu’elle ne tranche pas, et qu’elle ne se batte pas pour ses idées. Et c’est vrai que les lecteurs me demandaient si c’était ce que je pensais véritablement, et je leur répondais que moi aussi j’avais envie de lui donner des claques (rires). Mais je trouvais qu’il était utile de créer cette frustration chez le lecteur et cette envie d’être laissé au bord de la route à la fin, parce que parfois le malaise donne plus à réfléchir que si vous arrivez à dénouer une situation et que ça soulage tout le monde. Donc en fait, je ne m’identifie pas vraiment à Marie, même si c’est sûr qu’il y a forcément des traits ou des impressions, des sentiments que je lui prête que j’ai dû éprouver. Et puis on se nourrit de ce qu’on vit, des portraits des gens qu’on croise quoi…

Avez-vous fait des recherches sociologiques sur le fonctionnement réel d’une campagne ?

Je n’ai pas vraiment fait de recherches, mais je suis une grande lectrice de la presse politique, je suis archi-fan du Canard Enchaîné. Et je trouve qu’on a beaucoup de matériau sur les campagnes, parce que les candidats sortent toujours un livre programme, puis on peut lire le livre-feedback du directeur de campagne, etc. Il y a quand même plein de choses accessibles. Mais c’était aussi un peu un pari de ma part parce que je n’ai pas eu une méthode de chercheuse donc je n’étais pas sure de la justesse de mes propos.

Et puis c’est drôle aussi comment on peut être influencé par les images qu’on voit et qu’on garde en mémoire. Parce que par exemple, sur l’importance du directeur de campagne, si vous regardez avec attention les photos des candidats tout au long d’une campagne présidentielle, il y a toujours le même type derrière qui est sa garde rapprochée, son directeur de campagne, son directeur de communication. Ils sont identifiables. Et parfois, comme pour DSK et même pour François Fillon, vous avez l’avocat qui apparaît ensuite et qui va jusqu’à assister aux meetings, ce qui dit beaucoup (rires). Donc en fait, il y a aussi toutes les images qui nous entourent, et il y en a qui sont très exploitables.

Première dame est une satire sociale, ou en tout cas d’un milieu en particulier. Quel était le message que vous vouliez faire passer en premier lieu ?

La première élection présidentielle à laquelle j’ai voté, c’était celle qui a vu au second tour Chirac et Le Pen, donc mon premier choix majeur d’électeur, c’était entre la corruption et le racisme. Et je trouve que c’est très marquant. Et depuis, je ne suis pas sûre d’avoir eu des propositions très alternatives. Je voulais reconstruire cette mécanique qui fait qu’à la fin on élit le moins pire, même si on connaît les casseroles qui lui sont attachées. On est tous toujours très choqués au moment où ça arrive, mais c’est en fait quelque chose qui se construit bien en amont. Donc finalement, je trouve qu’on a l’habitude, le scénario se répète. Voilà, c’est ce que je voulais dénoncer en premier. Et puis ensuite, je me suis aussi beaucoup plu à recréer les stratégies de communication, à chaque fois que je mettais un événement dans les pattes de mon candidat, comment il pouvait reconstruire autour pour en faire une force ou pas, s’en sortir ou pas.

Et sur l’aspect personnel et vie de famille, on m’a souvent demandé si c’était un roman féministe… Pour moi, il y a deux axes quand on veut défendre une certaine idée féministe : soit vous montrez des femmes fortes, qui surmontent leurs difficultés et leurs verrous, et qui donnent envie de suivre cette trajectoire, ce qui rend les personnages sympathiques et qui donne un coté plus héroïque ; soit – et c’était plus ma démarche – vous donnez à décrire aussi tout ce qui empêche d’accéder à cette indépendance, que ce soit le carcan des conventions auxquelles la première dame, en tout cas dans un premier temps et puis ça s’effrite ensuite, adhère complètement, en montrant la puissance de son éducation, de tout ce qu’elle s’empêche de faire ou qu’elle croit devoir faire, avec le regard des autres aussi. Parce que même si tous les électeurs pourraient lui dire de s’en aller, j’ai l’impression que les femmes qui restent ont ensuite un crédit populaire immense.

J’aimerais que mon livre soit féministe, dans le sens où les femmes – et les hommes aussi d’ailleurs – ne s’identifient pas à ma première dame, et ne cherchent pas à perpétuer le personnage, mais voient que dans la complexité de ce qu’elle vit, il y a aussi tous ces freins qu’elle se met et qu’on lui met, et que ça donne aussi matière à réfléchir ou à débattre. Je trouve qu’il y a une immense libération de la femme par la femme – tout ce qui est maternité, pilier de famille, vie amoureuse, physique -, mais il y a aussi une pression qui est le regard des femmes sur les femmes.

Que lisez-vous en ce moment ?

Je lisais Etat de nature de Jean-Baptiste de Froment, qui est une fiction politique sur une élection législative et présidentielle avec une rébellion de la France périphérique sur l’Etat. C’est assez étonnant, et encore plus intéressant de le lire à la lumière des événements des Gilets Jaunes… Et là je vais m’attaquer au dernier de Paul Auster, je vais essayer de le lire en anglais. C’est un beau pavé, je pense le grignoter parce que la démarche littéraire d’une histoire qu’on peut recréer en fonction des chapitres qu’on lit est hyper intéressante. Je voudrais aussi lire Changer le sens des rivières de Murielle Magellan. Et ma dernière BD c’était Prendre refuge de Mathias Enard et Zenia Abirached : j’ai beaucoup aimé le graphisme, l’histoire est assez déroutante mais j’aime le fait qu’elle soit presque sonore.