5 ans après la sortie de son premier album Pas Fragile, Buridane est de retour avec Barje Endurance, un disque dont elle signe les textes, la musique et les arrangements, avec la complicité de Cédric de la Chapelle. Nous l’avons rencontrée quelques jours avant la sortie de ce second opus étonnant, qui révèle une artiste complexe et fascinante.

Avec son corps de danseuse, ses cheveux d’or et son minois charmant, Buridane a l’allure d’une poupée pop solaire et juvénile. Pourtant, l’écoute de ses chansons nous révèle une jeune femme blessée, tourmentée, qui s’interroge, tergiverse et s’exprime sans filtre, sans fards, le verbe haut dans des sonorités qui claquent, le vocabulaire riche et précis pour pointer du doigt la douleur, décrire les sentiments, les espoirs et les sensations.

Disque bien sombre que ce Barje Endurance, avec ces textes foisonnants, cette plume libérée et ces arrangements très épurés, qui soulignent avec justesse le message porté par l’artiste. Ce message, c’est celui d’une transition, d’une renaissance. Elle est longue cette transition, elle fait mal et nous pousse à nous dépasser, mais pour combien de temps encore nos forces s’épuiseront-elles dans cet entre-deux ? Ce sont ces questionnements entre autres qui ont traversé Buridane lors de l’écriture de ce second album étonnant et inclassable, entre la pop, la chanson, le slam et le livre-disque, puisque c’est bien une histoire que l’on écoute à travers ces 11 titres.

Pour Untitled Magazine, Buridane s’est confiée avec simplicité et douceur sur cette nouvelle œuvre, ses inspirations et ses projets. Un entretien fleuve que l’on est heureux de vous dévoiler.

© Loll Willems

Comment te sens-tu à quelques jours de la sortie de ce deuxième album Barje Endurance ?
Buridane : Je suis soulagée, j’avais hâte. Je suis très fière de cet album dans le sens où c’est moi en tout point, partout, du clip aux arrangements à la pochette, je me sens alignée et cohérente et ça me fait du bien !

Dès la première écoute j’ai trouvé que c’était un album plutôt sombre, un album-concept même puisque il y a une vraie progression entre les titres, de La Transition jusqu’A l’Aube. Qu’as-tu cherché à faire ?
J’ai été très marquée par la notion de cycle sur les sept dernières années, d’ailleurs sept c’est un chiffre mystique, spirituel… J’ai expérimenté cela de façon très concrète, à la fois dans ma vie intime de jeune femme qui évolue et dans la musique. Et puis je trouve que l’on vit une époque où l’on est vraiment à la fin d’un vieux monde et au début d’un autre, qui n’est pas encore pour tout de suite. C’est une phase de transition qui est très flottante, où tous les repères sont en train de bouger et ça me questionnait de me dire à quel point le monde extérieur influe sur nos mondes intimes… On pense qu’on est tout seul dans cette transition alors que finalement l’environnement qui nous entoure façonne aussi ce que l’on est à l’intérieur. Je me rendais compte petit à petit que cette thématique là se retrouvait un peu dans toutes les chansons, à différentes étapes : mes interrogations sur cette transition, l’articulation passé-présent-futur… Et aussi qui suis-je ? Où vais-je ? Comment je compose ma vie avec ça ? etc.
Sur la question de l’aspect sombre de cet album, je pense que c’est la musique qui a fait ressortir cela parce qu’en fait sur mon premier album les chansons ne sont pas beaucoup plus lumineuses… Je parlais quand même d’avortement, un titre comme Le Serment, Pas Fragile, Parfois on recule… Mais la musique était très lisse, un peu pop… Là sur ce disque j’ai voulu travailler moi-même les arrangements pour qu’ils donnent le bon message de ces chansons, et que cela ne soit pas caché derrière quelque chose d’un peu « sucré ».

Mais quel regard portes-tu aujourd’hui sur ton premier album Pas Fragile ?
Et bien beaucoup de tendresse, parce que je ne savais pas ce que je voulais faire à l’époque. Je savais juste écrire et composer mes titres, et je les ai confiés à quelqu’un qui a mis tout son cœur pour les arranger et les faire vivre (Pierre Jaconelli, ndlr). En ce sens-là ce disque est « parfait » puisque ce sont comme ça à l’époque que les choses se sont passées. C’est un peu comme quand on regarde son « soi » adolescent, on ne peut pas se détester, on ne peut pas se dire « t’étais nulle, t’étais moche… » On était ce qu’on a pu quoi !

https://www.youtube.com/watch?v=TnFUoRRnKLI

Qu’as-tu fait pendant cinq ans ?
Le premier album est sorti en 2012 et la tournée qui a suivi s’est étalée sur deux bonnes années et demie. Ce second album s’est construit pendant ces cinq années de façon informelle. J’ai eu envie après cette période de concerts de transmettre et j’ai fait beaucoup d’ateliers d’écriture de chansons avec différents publics. Cela me tenait vraiment à cœur de dire qu’en fait tout le monde pouvait écrire, que tout le monde pouvait exprimer des choses à sa façon. C’était aussi très nourrissant pour moi, parce que si j’arrivais à faire écrire n’importe qui, cela me convainquait que moi aussi, je pouvais encore écrire ! On est toujours dans l’angoisse de se dire : « Est-ce que ce n’est pas la dernière chanson qu’on a été capable de faire ? » Donc c’était aussi très stimulant pour moi. Et puis après il y a eu aussi toute la phase de recherche, comme je tenais absolument à arranger cet album… C’est un métier où il est difficile de s’y mettre tous les matins à 8h et de s’arrêter à 18h ! Du coup ça peut se diluer dans le temps… J’ai aussi changé de label donc cela a peut-être ralenti les choses, et il fallait trouver des gens qui croyaient en ce que je proposais donc on arrive facilement au compte de cinq années !

Pourquoi le titre Barje Endurance ?
Ce sont deux mots qui sont dans la chanson A l’Aube, l’un qui représente la folie et l’autre la ténacité, deux termes opposés que je trouvais intéressant de mettre côte à côte quand je constatais à quel point nous étions tous capables d’endurer des situations inconfortables pendant de longues périodes. Que ce soit au travail, en amour ou autre, cette ténacité-là est importante pour se dépasser et évoluer. Mais je trouve que la frontière entre se dépasser et s’abimer est parfois très floue. C’est très difficile de jauger ça et je trouve que ça a un rapport avec cette idée de transition, c’est à dire : « combien de temps ? » Combien de temps ça peut durer avant de se mettre vraiment en action ? Pour que des choses bougent dans nos vies intimes, dans le monde, dans notre société… Cette espèce d’immobilité, contrairement à ce que l’on peut penser, on ne la choisit pas toujours. Aujourd’hui on aime bien dire que « quand on veut on peut », mais ce n’est pas tout le temps le cas. Regardez la nature : quand c’est l’hiver, c’est l’hiver c’est tout, et il faut juste être patient. Pour moi Barje Endurance raconte tout cela, et ça synthétisait l’album.

Et pourquoi avoir choisi une photo floue en couverture ?
Pour moi une photo floue c’est une photo dans laquelle il y a du mouvement. Et je voulais traduire cette chose-là, un peu comme si j’avais fait une course dans la nuit et que j’arrivais à l’issue de cette course. Et puis je n’aime pas ce qui est lisse et net. Pour moi rien n’est lisse et net, tout est plus mystérieux…

Il y a beaucoup de texte sur ce disque, certaines chansons tendent même vers le slam… Ton écriture est très intime et donne l’impression de jaillir de toi assez spontanément comme les pages d’un journal. Comment écris-tu ?
C’est très juste, j’écris peu. Je ne me dis pas : « Tiens je vais écrire une chanson ! ». J’écris souvent en prose, ce n’est pas un journal mais j’ai besoin de déposer quelque part ce qui me traverse. Parfois je me dis qu’il y a des choses qui valent le coup de tirer un peu la ficelle et d’être partagées. Lorsque je décide d’en faire une chanson, ça a maturé parfois plusieurs mois dans ma tête. Je me dis que j’ai envie de parler de ça… Mais je ne sais pas comment en parler, je trouve que toutes les phrases sont bateaux etc… Et effectivement au bout d’un moment ça va sortir, ça « jaillit » et c’est ce qu’on recherche aussi : trouver l’urgence puisque c’est là que les choses sont justes, et si elles sont justes pour nous elles sont justes pour celui qui écoute.

Tu habites toujours à Lyon je crois, cela te fait du bien d’être à l’écart de l’agitation parisienne ?
Oui ! Et puis je suis quand même plutôt une fille de la campagne, j’ai vécu six ans dans la banlieue lyonnaise, dans les vignes… Et je suis revenue à Lyon là, au printemps. Mais c’est vrai que dans les grandes villes il y a une espèce de truc qui absorbe mon énergie et…je suis perdue !

Pour le single Taureau tu as également signé la chorégraphie du clip. D’où est venue cette idée et comment s’est passé le tournage ?
C’était un peu un fantasme parce qu’avant de faire de la musique j’ai fait de la danse pendant 15 ans, je voulais en faire mon métier et ça a été un échec pour moi ! Enfin même si, en vrai, je n’ai pas eu envie de continuer, je le vivais quand même comme un échec, c’est mon premier amour ! Si bien que quand il a fallu penser à un clip, j’avais vraiment envie d’y mettre de la danse. J’avais d’ailleurs voulu arranger les titres dans quelque chose qui amène le corps à bouger, et Taureau s’y prête particulièrement bien. J’étais terrorisée mais je me suis dit : « Il faut que tu oses aller jusqu’au bout de ce que tu es, de tes intuitions et de tes envies, alors prends le risque et peu importe le résultat ! » Enfin presque peu importe ! (Rires). C’était un gros challenge que de m’occuper de cette chorégraphie, donc j’ai forcément choisi des gens que j’aimais et que je connaissais : un mélange de danseurs professionnels et amateurs mais qui aimaient bouger. Ce groupe a mis une très belle énergie au service du clip, c’était vraiment très fluide. Des musiciens lyonnais qui s’appellent les Black Lillies m’avaient parlé de Thibaut Ras, le réalisateur. C’est quelqu’un qui avait beaucoup filmé la danse aussi, quelqu’un de très humain qui travaillait sur des publicités pour le handicap etc. Je savais que j’avais besoin de travailler avec des gens comme ça. Et puis ça a donné ce clip qui ne ressemble pas exactement à ce qu’on s’était imaginé mais c’est normal, je suis super contente, grâce à ce qui a été vécu !

https://www.youtube.com/watch?v=eFPfS9SMIQU

Tu as écris une chanson pour Zaz sur l’album Recto-Verso : Déterre. Est-ce que tu as envie d’écrire pour d’autres artistes et est-ce qu’au départ cette chanson lui était destinée ?
Non ! (Rires) En fait écrire pour quelqu’un ça veut dire écrire pour notre label, avec souvent un cahier des charges très précis. On nous demande quelque chose qui fasse très « single », et je ne sais pas faire ! Je venais d’écrire cette chanson, le comité d’écoute était dans deux jours, mon éditeur me rappelle et je lui dis que je n’y arrive pas, que je n’ai que cette chanson, qu’il n’y a pas de refrain, qu’elle dure deux minutes… Comme c’est un thème que j’avais l’impression d’avoir déjà abordé, je voulais bien la donner et je pensais que Zaz pouvait la porter beaucoup mieux que moi vocalement. C’est comme ça que cette chanson a été choisie par Zaz qui l’a vraiment beaucoup aimée ! Après j’ai trouvé ça génial de voir une chanson, que tu as faite seule dans ta chambre, faire vivre un groupe, un public… Tout ce qu’elle génère c’est hyper émouvant ! J’aurais envie d’écrire pour d’autres mais je trouve cela très difficile parce que quand j’écris un truc, en général j’ai envie de me le garder ! C’est marrant parce que j’ai vraiment cette envie, j’en ai parlé à mon éditeur… Mais cela demande beaucoup de générosité. En fait je me rends compte que j’ai vraiment du mal à lâcher le bébé ! 

Vas-tu préparer un nouveau live avec des musiciens ?
On a déjà commencé à travailler et à faire quelques dates ! On est quatre sur scène : un batteur qui a quelques percus et un paddle électronique, un saxophoniste – je suis tellement contente de ça ! – Cédric de la Chapelle qui fait synthés, claviers, basse, guitare… Et l’idée c’est d’arriver à faire des choses un peu comme sur le disque : très épurées, très acoustiques, avec en plus le saxophone qui est vraiment proche de la voix humaine avec de très belles textures… Et puis des choses beaucoup plus puissantes, urbaines comme sur Taureau ou La Transition. J’ai l’impression qu’on reste dans la couleur du disque, c’est forcément différent mais ça ne part pas ailleurs.

Est-ce qu’il y aura des chansons de Pas Fragile dans la set-list ?
Un tout petit peu…

Et des reprises ?
On va essayer d’en bosser une oui ! On s’est dit que c’était intéressant dans un set ! Mais c’est une surprise…

© Marie Allain

Qu’écoutes-tu en ce moment ?
En ce moment j’écoute du rap ! Cédric m’a notamment fait découvrir un rappeur qui s’appelle Jorrdee. Au début c’était une musique qui m’angoissait vraiment, et je sais pas pourquoi à un moment j’ai eu un déclic et finalement ça me fait quelque chose alors qu’on est un peu aux antipodes… Sinon j’attends avec impatience le nouveau disque d’Orelsan ! Je suis une fan des premières heures malgré certaines misogynies, mais je les prends vraiment au 27ème degrés ! Et puis il y a ce groupe lyonnais Black Lillies qui va sortir un disque au printemps… Je suis vraiment touchée par leur musique, c’est une très jolie folk, chantée par un frère et une sœur.

Quelle œuvre littéraire, cinématographique, musicale ou artistique t’a le plus marquée dernièrement ?
J’aime énormément un auteur qui s’appelle Grégoire Bouillier et qui avait sorti seulement trois livres assez petits mais qui m’avaient vraiment marquée avant 2008 et j’attendais depuis des années qu’il ressorte un livre… Je m’étais dit qu’il n’écrirait plus rien et là : rentrée littéraire, il sort un énorme livre de 800 pages qui s’appelle Le Dossier M, et en plus ce n’est que le tome 1, il va y avoir un tome 2 ! Donc le mec est complétement barjot, il passe de trois petits livres à deux énormes tomes… C’est de l’autofiction et j’aime énormément ! Il part de lui et puis il tricote, il détricote dans l’analyse avec beaucoup d’humour, de la noirceur, mais toujours cet humour très acéré. J’ai commencé, je n’ai pas du tout fini mais les premières pages me mettent déjà en transe ! Il y a un truc dans l’écriture de ce gars… Mon deuxième rêve ce n’est pas de faire de la chorégraphie mais d’écrire un livre, et j’aurais envie de faire quelque chose comme ça.

Si tu devais emporter une chanson sur une île déserte ?
Ouh la ! Attends laisse-moi réfléchir… Peut-être que demain je te dirais autre chose, mais là ce qui me vient c’est une chanson de Tracy Chapman qui s’appelle Let It Rain. J’écoutais ça quand j’étais au lycée mais je la ressors comme une madeleine, je ne m’en lasserai jamais, c’est hyper apaisant. Et il y a quelque chose chez cette femme de très spirituel, très connecté, très inspirant.

Qu’est-ce que l’on peut te souhaiter pour la suite ?
Qu’il y ait un joli engouement pour cet album, qu’on me comprenne, qu’on le reçoive quoi !

https://www.youtube.com/watch?v=Kw7THixU4qI

L’album Barje Endurance (Musique Sauvage) de Buridane est disponible partout depuis le 6 octobre 2017.
Buridane sera en concert le 14 novembre à La Maroquinerie à Paris. Retrouvez toutes les dates de sa tournée sur sa page Facebook.

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Journaliste, curieuse et amoureuse des mots, j'aime partager mes découvertes musicales et artistiques sur la toile.