Christian a 46 ans, et il vit dans la rue depuis plus de trois ans. Entre souvenirs et anecdotes, il nous embarque dans le quotidien de la vie d’un SDF dans la capitale parisienne.

Place Sainte-Marthe, les Buttes-Chaumont, la Mission Evangélique… Chaque jour, Christian parcourt les rues de Paris, son sac de vingt kilos contenant toute sa vie sur le dos. Il nous fait entrer dans son quotidien, accompagné de Nassim, Rafik, Nono, et tous ses compagnons d’infortune. Christian parle, et écrit, pour qu’on n’oublie pas tous ces hommes et ces femmes qui n’ont plus de toit et qui tentent de survivre dans la rue.

Au centre de l’attention mais invisibles

« La rue, c’est pas mon rêve, c’est mon sort. Je ne sais pas ce que la suite me réserve : la rue décidera pour moi. » En avril 2014, la femme de Christian le quitte et emmène son fils. Commence alors une descente aux enfers pour celui qui avait un travail, un appartement, une vie… Une descente qui se terminera par l’enfer de la rue. Son quotidien se déroule désormais à Belleville, où il a ses habitudes, anonyme parmi les milliers d’autres SDF de la capitale, son bandana rouge sur le front. Christian ne mâche pas ses mots, raconte la réalité de sa situation, sans appeler à la pitié, sans sentimentalisme : il raconte l’horreur des morts anonymes dans les rues, l’inquiétude de ne pas revoir un ami durant plusieurs semaines, le jugement dans le regard des passants.

Christian nous ouvre les yeux sur une situation qu’on connaît mais qu’on choisit d’ignorer. « Trois ans que je suis sans famille. Trois ans qu’on me regarde autrement et que je dérange. » Il emploie un langage simple, et avec l’aide d’Eloi Audoin-Rouzeau, qui récupère ses feuillets et les tape sur son ordinateur, il touche chaque lecteur en plein coeur : il personnalise ces inconnus qu’on croise chaque jour sur les trottoirs, il nous confie leur histoire, leurs souvenirs et leurs problèmes. Il les réhabilite en quelque sorte.

Au coeur de la ville

Au bout de quelques pages, on a déjà l’impression d’accompagner Christian – à la différence que nos conditions matérielles sont sans aucun doutes meilleures que les siennes. On le suit quand il se lève avec le soleil, qu’il cherche un bar où prendre un café, avant de se mettre dans la queue de la Mission et espérer pouvoir prendre une douche. On le suit quand il va retrouver ses amis Place Sainte-Marthe, qu’il cherche une prise pour recharger son smartphone et traîner sur Twitter, qu’il occupe sa soirée à boire des bières, et qu’il installe finalement « sa maison » qu’il transporte sur le dos, en espérant avoir quelques heures de sommeil.

Christian nous rappelle aussi l’importance des infrastructures qui accueillent les SDF, qui leur permettent d’avoir quelques heures au chaud pendant l’hiver, ou d’avaler un repas complet plusieurs fois par jour – le minimum vital quoi. Et il explique aussi en quoi la politique de la ville leur rend parfois la vie impossible : les bancs qui disparaissent des parcs, les galets qui massacrent leur dos, les piques qui les empêchent de s’asseoir.

« Je porte ma vie sur mon dos, je supporte le froid comme personne et je dors sur les plus hauts sommets de Paris. » Belleville mon coeur est le récit de la vie, racontée par celui à qui on ne donne plus la parole, dont on détourne le regard mais qui représente l’humanité.

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« Belleville au coeur », Christian Page, Editions Slatkine et Compagnie, 158 pages, 15€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr