Le jeune romancier Arthur Dreyfus a récemment prêté sa plume à la chanson française pour écrire un titre à Françoise Fabian, dont le premier album est sorti ce 18 mai. Nous avons pu lui poser quelques questions sur cette expérience, ses passions et ses projets.

Romancier, magicien, journaliste, photographe, réalisateur… Arthur Dreyfus est un créateur compulsif qui nous accueille chez lui en cette belle après-midi d’avril. Dans une pièce remplie de livres, d’instruments de musique et de tableaux, le jeune trentenaire s’est confié pendant plus d’une heure sur son travail d’écrivain, sa passion pour Charles Trenet et la poésie, son prochain livre et sa vision de la littérature aujourd’hui. Publié chez Gallimard, Arthur Dreyfus est un auteur prolifique depuis la parution de La Synthèse du Camphre en 2010, qui raconte notamment l’histoire de son grand-père, déporté pendant la guerre. Dans Belle Famille, il réécrit à sa manière l’affaire de la disparition de la petite Maddie et dans Sans Véronique, ce sont les attentats à Tunis en 2015 qui vont bouleverser la vie de son personnage. Rédigés à la première personne, Histoire de ma Sexualité explore l’éveil du désir de l’auteur et la découverte de son homosexualité, tandis que Je ne sais rien de la Corée, paru en 2017, est un récit de voyage en Corée du Sud. Une œuvre déjà riche et variée dont nous ne citons que quelques exemples, mais que nous vous invitons à découvrir… Rencontre.

(c) Francesca Mantovani – éditions Gallimard

Bonjour Arthur, je vous ai découvert en écoutant l’album de Françoise Fabian mené par Alex Beaupain, sur lequel vous avez écrit Monsieur, vous vous trompez d’épaule, pourriez-vous me parler de cette chanson ?
Arthur Dreyfus :
Lorsque j’ai écrit cette chanson en pensant à la divine Françoise, je me suis inspiré d’une anecdote qui m’avait été racontée par Carine Tardieu, (réalisatrice du film Du vent dans mes mollets ou Ôtez-moi d’un doute avec Cécile de France). Elle m’avait expliqué que sa grand-mère, une immigrée turque, juive ou orientale – je ne sais plus exactement –, était arrivée en France avant la guerre. C’était une femme qui avait été élevée d’une manière très classique, sans doute stricte. Elle faisait partie de ces jeunes filles à qui l’on n’avait jamais suggéré qu’elles pouvaient plaire à des garçons. C’était une époque où les mots de la sensualité et du corps étaient encore tabous dans beaucoup de milieux. Alors donc, pleine de naïveté, elle s’était assise dans un bus et un homme, peut-être un peu plus âgé qu’elle, avait posé son bras autour de son épaule. Seulement elle n’imagina pas une seconde que ce geste simple pût lui être destiné : à elle, à une fille comme elle. L’idée de séduire un homme ne lui était tellement pas passée par l’esprit qu’elle avait dit cette phrase très spontanée, et très sincère : « Monsieur vous vous trompez d’épaule ! ». Ce qui est une phrase pour le moins étonnante ! Mais lorsqu’on comprend le contexte, elle n’en devient que plus touchante… Quand j’ai écrit ce texte, j’ai eu le plaisir de pouvoir le présenter à un ami auteur-compositeur qui s’appelle Ronan Martin. Il a tout de suite trouvé une manière de mettre en mélodie ce morceau pour Françoise.

Comme pour cette chanson, vos romans sont tous inspirés de faits réels. Est-ce plus facile de se raccrocher à la réalité pour écrire ?
La question de savoir comment naissent les romans, peu d’écrivains pourraient y répondre. En revanche, en tant qu’humain, on sait quels événements nous atteignent, nous touchent et nous font réagir plus que les autres. Comme tout le monde, je regarde l’actualité, je vis dans l’actualité, je vis dans le monde et parfois il y a quelque chose qui me saisit, que je ne peux pas mettre de côté. Hervé Guibert affirmait que pour écrire sur sa vie, il fallait avoir de la chance. J’adore Guibert mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette phrase, parce qu’il me semble que chacun peut écrire sur sa vie et que, d’une certaine manière, la chance on la provoque. C’est une question de focale, de détails. Parfois, j’aimerais être l’un de ces écrivains qui parvient totalement à s’engouffrer dans la fiction, à inventer des mondes, un peu comme Marcel Aymé, Jules Renard, Barjavel ou Michel Tournier… En même temps, j’ai l’impression qu’à notre époque, il est devenu presque impossible d’écrire de la « pure fiction ». Dans un monde hyper-médiatisé, connecté à tous les niveaux, où le réel constitue plus que jamais une coquille saturée de doubles, cela me semble impossible de faire abstraction de toute la réalité, de construire un monde isolé, hors-sol. Mais la question se pose peut-être, par-delà les technologies, depuis les débuts de la littérature.

J’ai lu qu’en chanson, vous étiez un fervent admirateur de Charles Trenet… Pourquoi ?
J’ai découvert quand j’avais 20 ans sa chanson Mes Jeunes Années qui m’a énormément touché, et je me suis petit à petit passionné pour Charles Trenet. Tout ce que je découvrais de lui me plaisait. Je me suis rendu compte que les gens qui l’aimaient formaient un petit club, que tous savaient exactement pourquoi ils l’aimaient, quelles images ce chanteur faisait naître en eux… Je pourrais parler des heures de Charles Trenet, c’est un artiste qui a introduit le swing et la folie dans une chanson française jusqu’alors souvent sage, un créateur dont tout l’univers demeure imprégné d’enfance, un grand mélodiste, un poète… Chez Trenet la gravité est joyeuse, et la joie soudain grave. C’est ma vision de la vie. Par ailleurs j’ai rencontré un auteur de théâtre qui s’appelle Pierre Barillet, qui a lui-même était un grand ami de Charles Trenet toute sa vie, et qui le tenait en très haute estime. Cette amitié, qui est très importante dans ma vie aujourd’hui, s’est aussi construite autour de l’héritage de Charles Trenet. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à Charles Trenet, où je n’écoute pas ses chansons… Son répertoire pour moi est infini : au demeurant, tous les chanteurs français de qualité lui ont par la suite rendu hommage. L’auteur-compositeur du XXe siècle en France c’est Charles Trenet ! Même Gainsbourg aurait dit la même chose.

(c) Francesca Mantovani – éditions Gallimard

Je crois qu’en ce moment, vous écrivez un livre sur une chanteuse, pouvez-vous nous en parler ?
Oui ! C’est une chanteuse allemande qui s’appelle Sibylle Baier, et c’est un peu une histoire à la Sugar Man. Autour de ses 25 ans, elle a enregistré sur un magnétophone à bandes 14 chansons pour elle et ses amis, juste pour le plaisir. Comme elle avait un talent extraordinaire, on lui a fait des propositions à l’époque, mais elle a tout décliné pour pouvoir vivre sereinement, à son idée. Elle souhaitait avoir le loisir de marcher dans la forêt quand cela lui chantait. Et elle n’avait qu’un projet : passer du temps avec sa famille et ses amis. C’est ce qu’elle a fait ! Mais quarante ans plus tard, son fils, qui était devenu pour sa part un musicien professionnel, a numérisé la cassette du passé. Ce CD est passé entre les mains d’un de ses amis qui possédait un label, et l’album a fait le tour du monde ! C’était en 2006. Un important critique musical a écrit : « Beaucoup d’artistes en 60 ans de carrière auraient aimé produire un seul album de la qualité de celui-là ». Mon roman, et cette vie, c’est donc l’histoire d’une femme qui aurait pu devenir Patti Smith ou Marianne Faithfull, qui avait le talent pour, et qui ne l’a pas voulu. Il est très rare, je crois, qu’un artiste prenne si jeune la décision de ne pas se faire connaître, et ce, afin de préserver sa liberté. En général, on attend d’être déçu ou empêché par le destin pour se résigner. Pas elle. Sibylle n’avait pas envie de dépendre du regard des autres pour être heureuse.

Vous avez rencontré cette femme ?
Oui. Peu après avoir enregistré ses chansons, Sibylle a déménagé aux Etats-Unis, où elle habite depuis avec son mari, non loin de ses deux enfants. Encore bouleversé par son album, je suis allé la rencontrer l’année dernière, et ce fut l’une des rencontres les plus extraordinaires de ma vie. C’est une philosophe. Cette femme est incroyable.

Dans beaucoup de vos livres, notamment dans Histoire de ma sexualité, vous abordez la thématique de l’homosexualité. Diriez-vous que ce thème est une composante majeure de votre œuvre ?
Mon œuvre est pour l’instant trop restreinte pour que je sois en mesure d’en dégager des thématiques incontestables. Mais une chose est sûre : l’homosexualité demeure une part fondatrice de mon identité. Ou plutôt la sexualité en général : dans ma vie, dans mon rapport à la création, cela occupe une place prépondérante. Et elle pose sans cesse question.
Je vous donne un exemple récent, à propos du livre que j’écris sur Sibylle : il ne s’agit évidemment pas d’un livre sur la sexualité, mais comme mon ancien amoureux m’a fait découvrir cette artiste, le livre s’ouvre sur le récit des années partagées avec lui – et sur notre lien très fort, nourri par la musique. Cela va peut-être vous sembler idiot, mais je me suis interrogé : est-ce que cela ne va pas « homosexualiser » mon livre de commencer par raconter cette relation ? J’ai fini par choisir la sincérité. Car évidemment, si j’étais un écrivain hétérosexuel, je ne songerais jamais qu’une histoire d’amour puisse « hétérosexualiser » mon livre.
À ce propos, je me suis fait récemment la réflexion que je n’aurai jamais connu, dans ma vie, une concordance entre mon bonheur et le bonheur de la société. Quand un jeune homme se lie à une jeune femme, il y a un moment de son existence où tout concorde : il est amoureux, l’autre est amoureuse, c’est en outre ce que la société attend d’eux, il y a une sorte d’adéquation totale entre le cœur, le moment, l’esprit, l’environnement… Ce qui ne m’est jamais arrivé, puisque je me suis toujours senti « autre ». Rien que par curiosité, j’aurais aimé éprouver ce que cela peut faire ressentir de prendre la main de mon compagnon dans la rue, sans guetter les éventuels regards de travers, sans me dire : « Est-ce que ça choque certaines personnes ? Est-ce que je risque de me faire insulter ? Est-ce qu’on estime que je me donne en spectacle ? » Je ne dis pas que j’ai honte, mais qu’il n’est jamais anodin d’exister dans la marginalité, même si cette marge s’est institutionnalisée – et encore, de manière très limitée. On conserve, quoiqu’il arrive, l’idée de sa différence. Quitte à s’en faire une distinction.

Arthur Dreyfus, Histoire de ma sexualité, 2014 – Photo de l’auteur

Avez-vous des thèmes, des phrases que vous gardez pour plus tard ou est-ce que vous écrivez chaque livre comme si c’était le dernier ?
J’ai toujours plusieurs livres dans la tête. L’écrivain, je crois, fait face à deux types de romans. Premier type : celui que l’on pourrait appeler un roman libre, c’est à dire qu’on se laisse guider par la plume afin de bâtir, de page en page et à partir de rien, un monde en soi. C’est un peu ce que j’ai accompli avec Belle Famille, même si je m’inspirais d’une histoire réelle. Deuxième type : le roman-enquête. Autrement dit : qui est lesté, dès le départ, d’un milliard de documents, de voix, de souvenirs, de détails à fusionner. Généralement, on entend dans ce cas-là raconter la vie de quelqu’un, du moins ne pas trahir une réalité. C’était le cas de mon premier roman (La Synthèse du Camphre, ndlr), ou encore de mon projet actuel. Il m’incombe en effet, avant d’écrire, d’ordonner toute une architecture, une montagne de petites cases encastrées les unes dans les autres… C’est intimidant et l’on songe souvent : « Je n’y arriverai jamais ! Comment est-ce que je vais pouvoir raconter tout ça dans un livre ? » Une psychanalyste a dit : « La seule solution à l’angoisse, c’est le travail ». Et en effet, cela reste la seule solution effective. Avancer, chaque jour, pièce par pièce. Là réside d’ailleurs un aspect magique de la littérature : écrire chaque jour un peu conduit à écrire beaucoup ! Chacun peut s’en rendre compte en rédigeant quotidiennement son journal.

Je crois que vous aimeriez également publier un recueil de poèmes. Que répondre à ceux qui qualifient la poésie de désuète ou d’ennuyeuse ?
Moi je considère que la poésie est la forme suprême de la littérature. Comme la photographie, la poésie est accessible et praticable partout. Tout le monde peut écrire un poème, tout le monde peut faire une photo. Pourtant, quand la photo et la poésie atteignent des sommets, c’est extraordinaire. Comme en matière de sexualité, la poésie et la photographie ne souffrent pas l’artifice. Il ne peut pas y avoir d’insincérité, ou alors c’est grotesque. À mes yeux, une poésie est touchante lorsqu’elle exprime quelque chose de simple, de fragile et de sincère. Je dirais à ceux qui jugent la poésie désuète, ou dépassée, que c’est quasiment la seule chose qui nous distingue de nos frères animaux. Car la poésie, c’est l’inutile – donc notre dignité. C’est le contresens, et la capacité de s’arrêter au nom d’une beauté – et pas forcément d’une beauté, d’ailleurs. La poésie constitue vraiment ma liturgie : mes textes sacrés ne sont pas religieux, ce sont des poèmes. Des vers m’accompagnent sans cesse et composent mon univers mental. Il y a quelques jours, j’ai redécouvert une phrase du mystique chrétien espagnol Jean De La Croix : « Pour toute la beauté du monde jamais je ne me perdrai, sauf pour un je-ne-sais-quoi qui s’atteint d’aventure ». Ces mots sont une jubilation. Je remarque que le langage produit habituellement du sens ou bien du non-sens. La poésie, au contraire, ne craint pas la « moitié de sens » : je veux parler de ces idées, de ces sentiments que l’on saisit par abstraction, en-deçà ou au-delà du langage. À cet égard, la poésie reste un langage de l’inconscient. Lorsque Jean de La Croix murmure : « Sauf pour un je-ne-sais-quoi qui s’atteint d’aventure », on ne peut traduire précisément sa phrase, ni décrire ce je-ne-sais-quoi, pourtant on a la certitude de l’avoir compris. Chacun à sa manière.

Quel livre et quel disque emporteriez-vous sur une île déserte ?
L’intégralité des partitions pour claviers de Bach, la seule musique inépuisable, supérieure au concept d’ennui, qu’ait jamais créée l’humanité. Et une anthologie de la poésie mondiale qui remonte à l’antiquité et prenne en compte les auteurs d’aujourd’hui. Parce que les poèmes font partie des seuls textes que l’on peut relire à l’infini.

(c) Francesca Mantovani – éditions Gallimard

Retrouvez les principaux ouvrages d’Arthur Dreyfus sur le site de Gallimard.
Françoise Fabian, album éponyme disponible depuis le 18 mai. Lire notre critique ici.

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Journaliste, curieuse et amoureuse des mots, j'aime partager mes découvertes musicales et artistiques sur la toile.