Le net regorge de merveilles. Vous le savez, nous le savons. En cette nouvelle année 2017, nous avons décidé de partager avec vous, sous forme de portraits d’artistes, les jolies pépites (ou bien celles qui nous dérangent) que nous avons repérées à votre intention. Cette nouvelle rubrique se veut une manière originale de (re)découvrir l’art, façon 2.0 : tranquille devant son écran. En février, nous nous laissons posséder par les images sublimes d’Alex Stoddard.

Vous serez peut-être surpris.e.s d’apprendre que ce jeune artiste américain ne découvre la photographie que tardivement, à l’âge de 16 ans. Mais cela ne l’empêche pas de se mettre aussitôt à produire des autoportraits aussi époustouflants de technique que puissamment évocateurs. A peine postées sur Internet, en 2011, la toile s’enflamme pour les images d’Alex Stoddard, aujourd’hui âgé d’à peine 24 ans. Depuis, bien d’autres modèles sont passé.e.s sous sa lentille. Tour à tour mythologiques ou bibliques, ses influences se croisent et se répondent pour constituer un univers unique, surréaliste, magique.

Le personnage de Tiresias, dans les mythes grecs, exemplifie judicieusement l’essence de la photographie de Stoddard. Ce devin providentiel incarne à merveille la figure sage et mystique de l’aveugle aux yeux ouverts sur un autre monde, une autre réalité, à qui des secrets sont révélés par sa capacité à « voir » au-delà. Mais si Tirésias dépasse les limites de la vision, il transcende aussi celles des sexes, et balaye par là-même, symboliquement, toute idée de dualité. Sa sagesse androgyne et éthérée va même jusqu’à vaincre la mort, ses dons se poursuivant aux Enfers. Telle est la photographie d’Alex Stoddard : secrète, puissante, symbolique, mystique et mythique, douée, asexuée. Un art quasi pythique.

© Alex Stoddard, Hunting for pearls
© Alex Stoddard, Hunting for pearls
© Alex Stoddard, In the wake of thunder
© Alex Stoddard, In the wake of thunder

Artiste démiurge

Plus que cinématographique, la force de l’œuvre de Stoddard est résolument picturale. Le lien entre peinture et photographie est un des plus complexes qui soit, sans doute parce qu’une partie de l’Histoire des arts plastiques a cherché à les opposer, faisant de la seconde à la fois la servante, la rivale et la némésis de la première. Pourtant, nous aimons à penser que Baudelaire lui-même (à qui l’on doit certains des pamphlets les plus véhéments contre la photographie) s’accorderait sur la noblesse du travail réalisé ici. Dignes des plus grands maîtres, les images d’Alex Stoddard réconcilient à elles seules ce paragone : toute méfiance subsistant envers son médium de prédilection est balayé devant ses mises en scènes extrêmement soignées, à la redoutable précision. Aucun détail n’y est laissé au hasard, que ce soit la posture du corps, l’angle d’une main, la courbure d’un dos, ou les couleurs du décor. Le temps y est comme suspendu, figé dans une insoutenable emphase. On pense à Delacroix ou Rossetti, Botticelli ou Michel-Ange. Plus contemporains, et tous genres confondus, à Gregory Crewdson, David Lynch ou Ernest Pignon-Ernest.

© Alex Stoddard, St Valentine
© Alex Stoddard, St Valentine
© Alex Stoddard, Thousand year burden
© Alex Stoddard, Thousand year burden

Frappé par la foudre

Sauvages et romantiques, ses paysages nous échappent, trop intemporels pour être réels et compris en plein, mais non sans nous frapper avec force. Ces photographies sont portées par des modèles aux visages lisses et purs, marmoréens, aux expressions corporelles lyriques, mais profondément torturées aussi – sont-iels danseur.euse.s, fées ou monstres ? Tou.te.s prêt.e.s à recréer la Genèse, dans le Jardin du Bien et du Mal…
Alex Stoddard met à l’épreuve les corps et leurs états, il les déshabille, les met à nu pour mieux les révéler dans toute leur beauté terrible. Le beau y est ainsi toujours bizarre – mais non pas dénué d’un humour vif, parfois incisif. Ombrageuse et occulte, sa fabrique de portraits tient presque de la sorcellerie, tant elle est théâtrale. Comment quelque chose de si contrôlé, peut-il à la fois être si vrai, viser si juste ?

© Alex Stoddard, You only live twice
© Alex Stoddard, You only live twice

Splendeurs et misères

Alex Stoddard réussit en effet à allier une maîtrise totale de son art (dont la qualité technique rigoureuse, académique, est irréprochable sur le plan visuel, et ce dans une variété de domaine très étendue : postproduction, palette et courbes, lumières, photomontage, collage, etc) à une intensité dramatique précise, et en même temps si excessive, qu’elle en devient presque anachronique. Il est absolument cohérent de parler ici de « sublime », en tant que concept esthétique : grandioses, ses photographies transcendent le Beau. Mais cette extrême amplitude, cette virulence presque incommensurable, inspire autant de respect que de crainte. Sans limite, le plaisir se dispute à l’horreur au sein des espaces maniéristes qu’aménagent ses images, nous laissant submergé.e.s, dans le « tremblement du monde ». L’artiste y communique l’indicible, exprime l’inexprimable – les mots manquent face aux bouleversements qu’il provoque.

© Alex Stoddard, Slip Away
© Alex Stoddard, Slip Away
© Alex Stoddard, Just moments in time
© Alex Stoddard, Just moments in time

L’univers d’Alex Stoddard est une élaboration minutieuse découpé en tableaux solitaires, à la croisée des mondes et des chemins. Plus que des modèles, ses modèles sont des acteurs, capturé.e.s à la seconde même, apocalyptique, de leur plus insupportable isolement. La puissance des mystères qu’il apprivoise joue un jeu d’équilibre avec la profusion de détails donnés à l’analyse. La fonction du regard y devient haptique, deleuzienne. Alors approchez-vous, venez-voir, dépouillez-vous… Plongez dans le Léthé : ici, vous ne serez plus regardeur.euse, mais spectateur.ice.

© Alex Stoddard, To beg for a tide
© Alex Stoddard, To beg for a tide
© Alex Stoddard, Swallowed up
© Alex Stoddard, Swallowed up
© Alex Stoddard, The Fall of man
© Alex Stoddard, The Fall of man

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