Toute une histoire ! Depuis quatre décennies, la célèbre créatrice de mode française Agnès b. de son véritable nom Agnès Troublé, a tracé sa voie singulière, préférant à la publicité un engagement en faveur des arts. Dévoilant depuis le 18 octobre dernier une partie de sa collection d’art contemporain privée à travers l’exposition « Vivre !! » au Musée National de l’Histoire de l’Immigration, les Éditions de la Martinière ont publié fin octobre dernier une magnifique monographie : agnès b. styliste, conçue en collaboration avec la journaliste Florence Ben Sadoun, chef de rubrique adjointe des pages cinéma du magazine ELLE. Sa signature tracée d’une écriture penchée, ses cardigans à boutons pression et t-shirts rayés font encore aujourd’hui sa popularité.

Un livre-rétrospective kaléidoscope

Depuis plus de 30 ans, sa signature noire sur fond blanc est le symbole d’une griffe conjuguant sobriété et élégance : Agnès b. commence sa carrière dans les années 60 en tant que rédactrice de mode pour le magazine Elle.  Sans formation autre que des cours de dessin aux Beaux Arts, elle se lance en autodidacte dans l’aventure du stylisme. Après des débuts pour les marques Dorothée Bis, V de V et Pierre Alby, Agnès b. crée sa propre marque en 1973 et inaugure trois ans plus tard sa première boutique parisienne, rue du Jour.

Agnès b. fut styliste free-lance avant de lancer sa marque en 1973. Ici, en 1969.

Nous en sommes là. 40 ans après la création de sa propre maison, son succès n’a jamais été démenti. Illustré par de nombreux clichés, cet épais volume au format à l’italienne et à la couverture rayée retrace le parcours de la styliste, de ses débuts en tant que rédactrice mode pour le magazine ELLE à nos jours. Le livre s’intéresse à son évolution, sa personnalité chaleureuse et atypique, mais également à son amour pour le cinéma, la musique et l’art en général, son engagement en tant que mécène ou encore sa passion pour Versailles et le XVIIIe siècle, qui l’a inspirée pour certaines collections, sans oublier son rapport privilégié avec le Japon.

Véritable kaléidoscope de ce qui constitue le style Agnès b., ce livre permet d’ appréhender, avec exactitude, cette créatrice dont l’influence sur le prêt-à-porter demeure l’une des plus importantes de ces dernières décennies. Les jeunes générations ne le savent pas forcément, mais c’est à elle que l’on doit la création du fameux cardigan pression, qui eut un impact tel qu’il ne tarda pas à envahir le mass market. Il fait aujourd’hui parti intégrante du vestiaire féminin, se positionnant comme un basic incontournable. C’est elle qui s’occupa également des costumes du film de William Klein, « Qui êtes-vous Polly Maggoo ? » (1966), dont l’influence stylistique était déjà avant gardiste. On se souvient également des fameuses rayures, que l’on retrouvera par la suite de toutes les couleurs sur ses tee-shirts. Très vite, soucieuse de proposer une mode de qualité, facile à porter et intemporelle, dans laquelle on puisse véritablement vivre et bouger, elle s’approprie des vêtements de travail tels que les salopettes de peintre ou les combinaisons de garagiste, qu’elle achète en gros, teint et modifie avant de les vendre dans sa boutique de la rue du Jour à Paris. Plus tard, elle fera fabriquer ces pièces intemporelles dans des matières nobles telles que la crêpe ou la soie afin de les rendre plus chic.

Agnès b. avec son fils Étienne Bourgois, dans la boutique historique de la rue du Jour, aux Halles, en 1979.

La création sous toutes ses formes

Si agnès b. styliste commence par présenter les débuts d’Agnès Troublé, qui n’avait pas encore pris le nom d’Agnès b. (le b. étant l’initiale de Bourgois, nom de famille de son ex-mari et père de ses jumeaux, sans parler de ce premier long-métrage au titre révélateur : « Je m’appelle Hmmm… »), et suit chronologiquement l’évolution de son parcours jusqu’aux années 80. Un peu fouillis de prime abord, la structure de l’ouvrage s’apparente en fin de compte aux branches d’un arbre. En s’entourant d’une équipe très soudée, qui participe activement à l’essor de sa maison, Agnès a mis en place des fondations solides et peut dès lors laisser libre court à sa créativité et s’épanouir.

Agnès b., c’est la rue. Connue pour ses vêtements sobres et urbains, Agnès b. ne regarde pas ce que font ses pairs. « Je ne suis jamais allée nulle part, ni chez Kenzo, ni chez Sonia Rykiel, ni chez Isabel Marant. Je n’ai pas envie de savoir, j’aime mieux regarder la rue ». Elle a été la première créatrice à dire aux femmes : “Ne suivez pas la mode que vous imposent les marques, créez votre propre mode.” ». Autrement dit, les défilés ne font pas partie intégrante de son monde. C’est une chose étrange que cette esthète cinéphile, férue d’art et de photographie, soit si peu performante sur les podiums. Agnès b. se contente de l’éternelle « cabine » de mannequins amateurs et d’un spectacle inexistant. Inutile de batailler à la sortie pour la retrouver en coulisses, elle vient elle-même à la rencontre de son public pour un une séance photo bon enfant. On laisse penser que le milieu la snobe, mais en réalité c’est elle qui se tient à distance. Le seul défilé auquel elle ait jamais assisté est le dernier d’Yves Saint Laurent, et son seul ami dans le milieu s’appelle Jean-Charles de Castelbajac.

On lui reproche une mode vieillissante ? Agnès s’en moque. Tout juste se crispe-t-elle quand les médias qualifient son style de « neutre », elle qui se veut engagée. « Je ne suis ni dans la mode ni dans la démode. Je crée des vêtements pour les vraies gens, dans la vraie vie, des pièces élégantes, sobres et bien conçues ». La société agnès b., 100% française et attachée au « made in France », compte aujourd’hui 24 boutiques en France, plusieurs à New-York ou au Japon, et l’on peut acheter ses vêtements dans de nombreux points de vente à l’international, dans pas moins de 11 pays différents. Son activité de galeriste, mais aussi de mécène, son engagement écologique, humanitaire ou politique sont tous abordés, tout en gardant en ligne de mire la création. Ainsi, son engagement contre l’inceste n’est pas abordé. Les éléments biographiques, bien présents, ne donnent jamais dans le voyeurisme ; le livre respecte en ce sens la pudeur de la créatrice, même lorsque ses enfants sont évoqués.

Agnès Troublé dans sa boutique rue du Jour.

Vêtements et photos à l’honneur

Et puis agnès b. styliste, c’est également de très nombreuses photos, qu’il s’agisse de photos de famille, de travail, de collections ou de défilés, mais également des clichés parus dans la presse mode et signés par les plus grands, de Peter Lindbergh à Bruce Weber, en passant par Mondino. Passionnée d’art, à la tête de la galerie du jour où elle accueille depuis 1984 des artistes avant-gardistes de renommée internationale, elle est également photographe à ses heures et l’on retrouve donc en toute logique de nombreux clichés qu’elle a signés, notamment des images utilisées pour les campagnes de la marque. Collections et défilés, mais aussi croquis de travail, ont bien entendu la part belle et s’étalent en grand format, souvent en pleine page, nous donnant à voir, non seulement l’étendue de sa créativité et de son évolution, mais aussi les nombreux échos d’une période à l’autre.

Des collections des années 2000 ou 2010 font par exemple référence à la première période de sa carrière, revisitant ses pièces-phares. Ses passions, ses échanges avec des pays tels que le Japon ou encore le monde de la musique, se retrouvent aussi dans ses créations de prêt-à-porter : ses créations de costumes pour des musiciens tels que David Bowie ou Brian Molko de Placebo, ces vêtements inspirés de la Révolution Française et du XVIIIe siècle, sur lesquels elle est intarissable… Le livre établit ainsi des ponts entre ces différentes influences, son travail et l’univers de ces nombreux artistes qu’elle côtoie et soutient, qui l’inspirent continuellement. Une faune éclectique gravite autour d’Agnès, et elle attire comme un aimant, au centre. Sa « planète b. » englobe d’illustres inconnus qu’elle a pris sous son aile comme des people amis de toujours (Isabelle Huppert, Sophie Marceau, David Lynch…).

Les textes de Florence Ben Sadoun mettent en lumière avec pertinence la personnalité et le parcours d’agnès b., une personnalité accessible et énigmatique à la fois. On trouvera également quelques apparitions presse à chaque étape de sa carrière, où la parole est donnée à plusieurs amis et collaborateurs. L’ouvrage met en avant une multiplicité de points de vue afin de nous permettre d’appréhender l’oeuvre de la styliste dans toute sa richesse et sa singularité. On en ressort avec l’image d’une femme aux multiples facettes, créatrice et chef d’entreprise contrôlant les différentes étapes de création, intellectuelle passionnée et ouverte à la curiosité insatiable, mécène engagée… Une artiste unique enfin, que l’on ne saurait cantonner à une seule et même case, un rôle bien défini, qui incarne dans l’esprit de millions de personnes, une certaine idée de l’élégance française.
On t’en remercie Agnès.

agnès b. styliste de Florence Ben Sadoun, Éditions de la Martinière, 290 pages. 45€.

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Rédactrice Actualité Mode