La Fondation du doute montre depuis une dizaine d’années la plus importante collection permanente de l’esprit FLUXUS en Europe. Pour son exposition de rentrée, « AfterParty », elle a invité la jeune commissaire d’exposition Elodie Bernard à y évoquer la fête, son rôle social et la place de l’artiste émergeant de ce début du XXIe siècle. Mais c’est aussi, et surtout l’après qui intéresse la commissaire.

Que se passe-t-il quand la ferveur et l’évanescence se calment et qu’il est temps de reconstruire ce qui vient d’être ravagé par les festivités ? Pensant « AfterParty » comme une exposition polysensorielle où sont convoqués l’odeur, la vue, l’ouïe (le goût et le toucher si les conditions sanitaires le permettaient) pour inclure tout à fait le spectateur dans l’intégralité des œuvres des 22 artistes, Élodie Bernard interroge sur la place de l’artiste et le faire ensemble.

Crédits : Thomas Wattebled

Sandra Barré : Tu proposes une exposition non pas sur la fête, mais sur ce qu’il se passe après, au moment où les cotillons sont à terre et où le cœur n’est plus vraiment élevé. Pourquoi avoir choisi de rassembler des artistes autour de cet instant particulier ? Que signifie-t-il pour toi ?

Elodie Bernard : Ce qui m’a saisi dans le moment de l’After, c’est qu’il s’agit d’une période charnière où tout peut se jouer. C’est un entre-deux dans lequel on doit faire des choix. Et j’ai remarqué avec les artistes de ma génération (que je suis depuis quelques années maintenant), qu’il arrive un moment où ils doivent prendre des décisions. Et en fait, la vie d’artiste, et particulièrement au début, est faite de décisions. Par exemple, doit-on vivre en métropole pour que le travail soit visible? Faut-il continuer jusqu’au bout, dans la même direction, ou remettre sans cesse en cause sa production? Faut-il faire partie d’un groupe d’artistes, d’un collectif ou peut-on être en marge? Des questions que les artistes comme Wolf Cuyvers, Julien Des Monstiers ou Gwendoline Perrigueux se posent…

Ces dilemmes, ces choix s’illustrent aussi quand on est en soirée. Est-ce qu’on doit être avec le groupe, en faire partie ou s’en écarter ? Est-ce qu’on doit continuer la fête ou la terminer… ? Tout cela rejoint la position de l’artiste dans la société de manière plus générale. Le moment de l’afterparty, le moment du choix est le point de glissement vers la réalité. Celui où, après avoir vécu l’effervescence, on met tout en pause pour réfléchir, pour remettre en perspective et justement, pour agir.

Crédits : Ariane Loze

Comment lier ce moment de l’After Party, la vie et le monde de l’art ? Où est l’artiste dans tout ça, qui est-il.elle ?

Le monde de l’art et la vie ne se distinguent pas pour moi. Les œuvres me permettent de comprendre ce qu’il se passe au moment où elles sont produites. Celles-ci nous donnent des clés, elles nous permettent de nous arrêter et de réfléchir. À travers les œuvres, on approche le monde par l’angle de vue des artistes qui les ont faites, un angle réflexif. Ça parait évident, mais je trouve qu’on ne le dit plus tellement. Les artistes, à la différence des médias qui nous entourent, nous permettent de penser différemment et par nous-même. Dans l’œuvre il y a une dimension de questionnement qui n’est pas donnée, mais qu’on doit aller chercher, il n’y a pas vraiment d’orientation. Il n’y a pas forcément non plus de réponse. C’est avant tout un dialogue personnel entre nous et l’œuvre.

On peut bien sûr en discuter, créer le lien autour d’elle et par elle. D’ailleurs ce qui me plait particulièrement c’est la propension de l’œuvre à nous permettre de réfléchir sans nous placer pour ou contre un argument de manière manichéenne. L’œuvre ouvre le débat, un vrai débat où l’enjeu n’est pas de savoir qui a raison, mais plutôt d’échanger des réflexions. Et l’artiste permet cette discussion, ce partage en amenant au raisonnement.

Y a-t-il quelque chose de l’ordre de ce qu’il se passe après le constat, comme si la fête était un état de fait déjà passé et qu’il fallait maintenant non plus constater, mais agir ? Comment traduire cette action par le travail plastique et par son exposition ?
Oui, la force de chacune des œuvres, qu’elle soit autonome ou mise en tension, bouscule. Il y a un constat, mais pas seulement. Les œuvres impulsent un mouvement. Pour b0mb d’Emilie Brout & Maxime Marion, les images s’entrechoquent, le poème vient, avec la musique, éveiller le mouvement du spectateur. Ce ne sont pas des œuvres qui mettent à distance, mais qui invitent, invectivent presque. Dans chacune d’entre-elles, il y a une sorte de cohésion qui pousse à agir. Pour autant, on ne comprend pas forcément d’emblée où ni comment. Cela vient dans un second temps, après un arrêt, après un effort pour recevoir ce qu’il y a dans l’œuvre. Si l’on regarde Soulèvement d’Ugo Schiavi, une sculpture de Marianne renversée par une personne dont le corps a disparu, ce n’est pas la Marianne actuelle, son image est un peu dépassée, mais sa position et les fragments de corps qui montrent que quelqu’un est monté sur son corps témoignent qu’il y a quelque chose. Il y a un mouvement qui s’approche de la révolte ou de la résistance. Et j’aime y voir de la résistance.

Tu proposes cette réflexion sur l’AfterParty dans ta première exposition institutionnelle, est-ce que cela signifie que le musée ou la fondation serait le lieu de l’action ? Pourquoi ?
Le musée ou la fondation ont toujours été un lieu d’action et de questionnement. C’est un espace de réflexion où l’on s’interroge, particulièrement dans notre époque contemporaine, et il me semblait important que cette exposition où le questionnement est central se fasse dans un lieu qui laisse toute sa place aux réflexions, aux rencontres et aux échanges. Je pense qu’on peut considérer que ce sont dans les musées, les centres d’art ou les fondations que l’art est aujourd’hui le plus libre. Du moins, au regard de la majorité des galeries ou des foires où l’aspect direct du commercial et marchant prime. Mais là, à la Fondation du Doute qui est un entre-deux, une structure publique qui accueille une collection privée, le directeur Alain Goulesque, m’a fait complètement confiance. Il m’a donné carte blanche pour aller poser mes réflexions in-situ, avec les artistes. Il m’a poussée dans mes retranchements, nous avons travaillé ensemble, et avec toute l’équipe de la fondation. Il y a peut-être là aussi, dans ce « travailler ensemble », dans la co-construction, une résurgence de l’esprit Fluxus. Un lien presque évident qui se dessine dans le concept de fête, mais également dans celui du groupe et du développement à plusieurs.
C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pensé une exposition collective et non pas monographique. Parce que je crois profondément que le vivre ensemble est possible. Aussi bien dans la production dans la faisabilité de l’exposition que dans la rencontre entre les artistes et celle avec le public. L’institution permet ça aussi, et c’est important de le mettre en évidence.

Crédits : Ugo Schiavi

Tu parles d’avoir rassembler plusieurs artistes de divers horizons (Belges, Français, Slovaques, Suisses…) que tu catégorises comme appartenant à la « Nouvelle Garde » peux-tu développer cette appellation ? Et de fait, par opposition, qui serait l’ancienne garde ?

Ce sont les artistes de ma génération que j’observe et vois évoluer. Cela me laisse entrevoir des cohérences dans leurs œuvres. Et je crois que ces résonnances se retrouvent non pas dans des pratiques nouvelles, mais dans l’appartenance à un temps qui avance. Il n’y a rien d’inédit et rien de nouveau. C’est le contexte qui est nouveau. Il n’y a pas de distinction totale. Les plasticiens de la précédente génération d’artistes, sont bien souvent les professeurs de cette « Nouvelle Garde ». Cette dernière pourrait plutôt s’appréhender comme une nouvelle cuvée, d’où émane une certaine fraîcheur. Non pas parce que les raisins sont meilleurs, mais juste parce qu’ils sont différents, et qu’ils sont axés sur un cycle qui se renouvelle sans cesse.

La différence pour autant, réside peut-être dans une idée d’intention artistique. Jusqu’à présent, les artistes des années 2000 faisaient un état des lieux, une analyse du monde dans lequel nous vivons. Julien Previeux, Rafaël Zarka ou Tatiana Trouvé par exemple, observent, analysent mais ne parlent pas d’eux directement. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les artistes de notre génération vont au plus profond d’eux-mêmes dans leur intimité, pour ensuite aller vers le monde. Il y a une idée d’introspection. Lucas Vidal, Xénia Lucie Laffely ou Thomas Wattebled par exemple, dévoilent des morceaux d’eux.elles et ce sans forcément passer par l’autoportrait. Celui-ci a pris une autre forme. Il est plus horizontal, plus universel. Il y a une sincérité dans le travail des artistes, une sincérité personnelle qui rassemble. Là, l’artiste propose au spectateur de se mettre à nu avec lui, par le biais de l’œuvre.

Ce partage est en gestation depuis longtemps, il est peut-être même au fondement de l’art, mais j’ai l’impression qu’on est à un moment de boucle où la société se retrouve à penser les mêmes enjeux qu’il y a un siècle, mais autrement. La littérature de Rilke en fait état par exemple… Après, savoir pourquoi ces questionnements ne se solvent pas, là est la question… Et, d’ailleurs, il est intéressant de constater que ce sont souvent les mêmes interrogations qui reviennent. Elles sont traitées différemment, mais révèlent leur importance et combien les solutions manquent…

Avec : Émilie Brout & Maxime Marion, Jérémy Chevalier, Wolf Cuyvers, Julien Des Monstiers, Bertrand Dézoteux, Trapier Duporté, John Giorno, Marek Kvetan, Martin le Chevallier, Ariane Loze, Xénia Lucie Laffely, Nelson Pernisco, Gwendoline Perrigueux, François Prost, Guilhem Roubichou, Ugo Schiavi, Aziyadé Baudouin-Talec, The George Tremblay Show, Clara Thomine, Lucas Vidal, Thomas Wattebled

__
AfterParty,
jusqu’au 29 décembre 2020
Fondation du doute
14 rue de la Paix
41000 Blois
Entrée gratuite