Des couleurs par milliers. Chaudes. Étirées. Par touches. Elles représentent des formes abstraites. Cieux ou brasiers. Voilà les peintures au pastel rencontrées à Art Paris Art Fair et que l’on peut admirer à la galerie Pauline Pavec jusqu’au 10 novembre prochain dans l’exposition Toucher l’horizon. Mis en dialogue avec l’artiste mondialement connu herman de vries, Adam Bogey, jeune peintre franco-mexicain, a répondu à quelques questions sur les fondements de sa pratique.

Symone Bourdoizeau : Adam Bogey, peux-tu me parler de toi, de ton parcours, de tes inspirations et de ta rencontre avec la galerie Pauline Pavec ?

Adam Bogey : J’ai fait l’École des Beaux-Arts dans le sud et je suis partie en échange au Mexique. Ma mère est d’origine mexicaine et j’ai eu envie de me rapprocher de ces racines-là que je ne connaissais presque pas. C’était comme le besoin viscéral d’un retour aux sources et ce voyage a été déterminant dans les peintures que j’ai faites par la suite. Particulièrement dans la série des Fuegos. Sans le savoir véritablement, par exemple, j’ai retrouvé dans les couleurs mexicaines quelque chose ancré en moi.

J’ai rencontré la galerie Pauline Pavec par le biais de l’artiste Quentin Derouet. Nous avons eu des réflexions communes autour de la nature de la peinture, de ses enjeux et quand je l’ai invité chez moi pour un café, il a vu mes toiles et m’a tout de suite dit qu’il voulait les exposer. Au départ j’étais un peu réticent. Je crée pour montrer et partager ce que je fais, mais j’étais à contre-courant de l’idée d’exposer à tout prix. C’est important pour moi de prendre le temps. Jusqu’à présent je développais mon travail dans mon coin et ma priorité n’était pas d’exposer, mais de produire avec qualité. Je ne voulais pas dépenser mon énergie à entrer dans la spirale infernale du monde de l’art où j’ai vu des amis s’épuiser.

Tu ne voulais pas exposer ?

Si, bien sûr. Dire le contraire serait mentir, et si je n’avais pas voulu exposer, je ne l’aurais pas déjà fait quelques fois, mais je ne voulais pas être en recherche. Je crois beaucoup aux rencontres et c’est ce qu’il s’est passé. C’est compliqué de faire sa place dans le monde de l’art, de trouver sa famille. Je crois que cette difficulté a toujours été, mais peut-être encore plus aujourd’hui à l’heure du numérique. Et je suis très reconnaissant à Pauline de m’avoir invité. D’autant que proposer quelque chose avec herman de vries me semblait impensable. C’est un artiste que j’admire particulièrement et j’ai eu de la chance de pouvoir dialoguer avec lui. J’ai bien fait de faire confiance à la vie.

ADAM BOGEY, Fuegos #08, Pastels à l’huile sur toile, 130 x 97 cm, 2020 – Courtesy de l’artiste et de la Galerie Pauline Pavec

Tu travailles un sujet à la fois immensément vaste, aux formes infinies, et presque commun tant il a été exploré par l’histoire de l’art, pourquoi t’être tourné vers celui-ci ?

Il y a eu un élément déclencheur, un moment où je me suis lancé dans cette série des Fuegos parce qu’il y a eu une forme d’urgence dans toutes les informations que je recevais. Pendant la période des incendies en Amazonie, j’ai été frappé par toutes ces images embrasées où les cieux se confondent dans les flammes. Frappé par l’horreur des faits bien sûr, mais ça a aussi éveillé une sorte de nécessité esthétique entre l’abstraction et la figuration qui dessinerait un quelque chose parlant à tout le monde. Dans les cieux, il y a la question de l’infini et de la banalité. Par ces amas de couleurs, j’ai l’impression de pouvoir parler au plus grand nombre : au monde de l’art élitiste, mais aussi à ceux qui ne sont pas dans cet art. Il y a quelque chose d’universel, ne serait-ce que dans le fait que c’est un motif que l’on retrouve dans de nombreuses cultures et de nombreuses peintures. Le ciel se retrouve dans toutes les iconographies du monde, et sa popularité me fascine.

Le ciel a quand même était le sujet principal de nombreux artistes. Je pense à Turner, mais aussi Eugène Boudin et à de multiples impressionnistes. Il y a quelque chose de mystique et je me demande si ça n’est pas en lien avec les formes abstraites qu’on y retrouve. Richter par exemple questionne la fin de la barrière entre abstraction et figuration par une réflexion autour des cieux. En même temps qu’il pensait les monochromes, il faisait des variations de ciel.

Et pour revenir à ta question, je ne sais pas si le ciel est le thème principal de mes peintures. Disons qu’il est plutôt un prétexte me permettant de me poser des questions sur la peinture et montrer cette immense possibilité des choses, car le ciel est toujours changeant, mais il reste constant pour autant. Le ciel est le ciel, on le reconnaît même s’il varie. Et je trouve qu’il y a un parallèle à faire avec le geste du peintre qui est toujours singulier, mais qui s’inscrit dans une unité. Par là, j’ai l’impression de questionner l’essence de la peinture. C’est elle le vrai sujet de mes travaux. Parce qu’est-ce que la peinture si ce n’est de la matière manipulée par l’homme sur une surface plane ?

ADAM BOGEY, Fuegos #06, pastels à l’huile sur toile, 130 x 97 cm, 2020 – Courtesy de l’artiste et de la Galerie Pauline Pavec

En parlant de l’histoire de l’art, les cieux ont toujours été employés comme fonds. Ils sont bien souvent le support d’une intrigue ou d’un récit figé. Comment justifies-tu son intérêt ?

Déjà par les variations infinies qu’il peut prendre comme je disais, mais aussi par sa banalité. On le regarde sans le voir vraiment. Dans le ciel il y a tout : le hasard des formes, la beauté et l’harmonie des couleurs, mais aussi toute la fragilité du monde. Parce qu’un ciel change en une fraction de seconde. Il ne se fige pas, il est mouvant, incessamment. Et recommence sa danse tous les jours, sans qu’on ne puisse savoir ce qu’il va nous offrir comme spectacle. Et on peut se demander comment est réglé ce cycle. Ça m’interpelle. Est-ce dû au hasard, est-ce que tout ça est réglé ? Ce sont un peu les questions qui règlent notre monde en fait, et qu’on a essayé de résoudre aussi bien par la science la religion… ou l’art.

En tout cas, toutes les variations qu’on peut trouver dans le ciel et que je trouve impressionnant de coucher sur la toile montrent la matière même du monde. Dernièrement, on me demandait si mon travail se revendiquait écologique. Et j’ai répondu que non. Parce qu’aujourd’hui, avec tout ce qu’on sait sur notre monde, cela me semble absurde de se « revendiquer » écologique. C’est comme si on avait le choix de l’être ou non. Je ne pense pas qu’on puisse ne pas être écologique. Et la question des variations s’inclut là-dedans. Notre univers est fait de variations, il faut les protéger, s’en soucier, les observer et les chérir. Qu’elles soient des variations de ciel, de plantes ou d’être humain.

Ton travail me semble clairement influencé par la mouvance kitsch, est-ce voulu ? Quels sont tes rapports au kitsch, que signifie-t-il pour toi?

Non, ces références ne sont pas du tout voulues. Mais je comprends que le sujet puisse peut-être être considéré comme kitsch. C’est vrai que les couchers de soleil, et même les aurores parfois, peuvent renvoyer à une certaine forme de romantisme. Le travail sur la lumière, l’abondance de réinterprétations des cieux dans la culture populaire et mon travail au pastel pourrait renvoyer à cette forme de « mauvais goût ». Mais ce qui me dérange derrière la notion de Kitsch, c’est cette idée de jugement de valeur. Et ça ne m’intéresse pas de savoir si ce que je fais va être déterminé comme étant de bon goût ou non. C’est pour ça d’ailleurs que je peins à partir de photographies que je prends moi-même, mais aussi que je trouve sur internet, parce que toutes les images du ciel m’intéressent. À la différence des peintures, il ne peut pas y avoir une échelle de valeurs des cieux. On peut rater un tableau, mais pas un ciel.

La terminologie de kitsch renvoie à une basse culture populaire et envisager que celle qui serait haute serait la plus valable. Je pense que ces débats-là sont terminés. La paupérisation de la culture n’est plus quelque chose contre laquelle on se soulève, on a compris combien c’était absurde au contraire. Pour moi, il est primordial que les messages poétiques et étiques puissent être destinés à tous.

Comment travailles-tu ? par quelle technique ?

Je travaille sur toile avec du pastel gras à partir de photographies. La rapidité du travail m’intéresse particulièrement tout autant que la simplicité. Il y a une proximité avec la matière dans mes peintures. Le pastel est tout près de moi quand je le travaille, et j’aime le tenir directement. Il n’y a pas d’outil : il y a juste la couleur brute, accessible tout de suite, la matière, la surface et moi.

ADAM BOGEY, Fuegos #01, pastels à l’huile sur toile, 130 x 97 cm, 2020 – Courtesy de l’artiste et de la Galerie Pauline Pavec

Il me semble que c’est la première fois que tu exposes dans une galerie française, pouvez-vous me parler de votre rapport au marché ?

C’est la première fois que j’expose réellement à Paris. Habituellement j’y vais pour l’offre culturelle démentielle qui y est proposée. Mais le marché ne m’intéresse pas trop. Je ne veux pas être obtus et fermé d’esprit, donc j’y vais bien sûr, je me laisse aller vers lui. Mais il m’effraie un peu, je crois. J’ai peur des choix et des influences qu’il pourrait m’imposer. Je préfère laisser cette partie à des gens en qui j’ai pleinement confiance.

 

« Toucher l’horizon », ADAM BOGEY & herman de vries
Jusqu’au 10 novembre 2020
Galerie Pauline Pavec, 45 rue Meslay, 75003 Paris