L’exposition d’Abraham Poincheval, inclue dans la Saison de printemps En toute chose du Palais de Tokyo, reprend toutes les performances que l’artiste a vécues et créées depuis 2014, soit sept au total : un message jeté à la mer (Bouteille), une escapade sur les nuages (Vigie), une immersion dans le monde animal (Ours), une traversée en autonomie (Gyrovague, le voyage invisible) et les deux dernières, éprouvées au Palais de Tokyo même, une appréhension du temps minéral (Pierre) et une réflexion sur les lois de la nature (Oeuf).

PicMonkey Collage

L’objet, l’homme et le corps

Toutes les performances d’Abraham Poincheval se rejoignent autour de la problématique du rapport du corps à l’objet. Par l’objet fabriqué dans lequel il s’enferme ou s’élève, il éprouve les limites de son corps, questionne le rapport au mystique, interroge le monde de l’art sur la place de la performance et part, peut-être inconsciemment, dans des études plus sociologiques ou psychanalytiques en pensant le rapport à Autrui et celui du genre. Il réfléchit également au temps, à celui que l’homme porte sur les choses et s’essaie à transcender ce qui rythme nos vies depuis des millénaires. Il tente de percevoir le temps minéral en entrant dans la pierre ou en s’enterrant sous terre, et le temps animal en tentant de remplacer une maman poule.

PicMonkey C ollage
Vue de l’exposition d’Abraham Poincheval, Palais de Tokyo (03.02 – 08.05.2017). Courtesy de l’artiste et Galerie Semiose (Paris) Photo : Aurélien Mol

Voyeurisme forcé, voyeurisme chéri

L’enfermement, constante de chacune de ses expériences, peut être dissimulé aux yeux du visiteur (Ours) ou visible par le biais de structures transparentes (Bouteille ou Œuf). On assiste là à un phénomène assez paradoxal puisqu’une barrière s’établit entre le spectateur et l’artiste, alors que, dans le même temps, un lien se crée. Dans certaines de ces performances, le visiteur sait que l’artiste est présent et peut lui parler (toujours dans Ours) ou lui faire des gestes (Oeufs ou Bouteille). Cet aspect du voyeurisme provoqué fait appel à notre curiosité la plus basique. L’homme a besoin de savoir. On retrouve par cette première lecture le fameux péché d’hybris ou la référence à la boîte de Pandore. Dans un cas comme dans l’autre, c’est bien de curiosité excessive, du désir de vouloir savoir dont il est question. Rapportant à toute une mythologie sur cette envie débordante de voir et de savoir dont se sont nourries toutes les civilisations -on pense à Prométhée, aux origines de la légende de Faust– les performances de Poincheval appellent la curiosité. La communication sur les deux performances (Pierre et Œuf) en jeu pendant la saison En toute chose, traduisent complètement cet engouement pour l’observation, et plus encore pour l’observation de ce qui s’extrait des normes.

Bouteille
Vue de l’exposition d’Abraham Poincheval, Palais de Tokyo (03.02 – 08.05.2017). Courtesy de l’artiste et Galerie Semiose (Paris) Photo : Aurélien Mol

Mythes et mythologie : la naissance d’une légende

Il convoque et interprète à nouveau certains mythes comme celui de Sisyphe, condamné à pousser son rocher à l’infini et emprisonné par la fatalité d’une vie répétitive que lui ont infligée les dieux. Il fait appel à la mythologie littéraire en reprenant la nouvelle Toine de Maupassant et en se substituant au héros éponyme qui couve ses œufs. Toute la lecture mystique où le corps est éprouvé par la vie, où il est moteur et catalyseur de curiosité est enrichie de problématiques plus psychologiques. Le rapport du lien entre le fœtus et la mère est latent dans plusieurs de ses performances. Le fait de s’enfermer pendant un temps défini, de se nourrir par un tube et de revenir à la vie réelle semble être un véritable remake de la maternité. Dans Ours, il prend la place du fœtus en se mettant véritablement dans le ventre de l’animal et cette image embryonnaire revient souvent dans sa pratique : la forme du corps découpé dans la pierre, l’enterrement (qui symboliquement est la forme de maternité la plus métaphorique possible) et bien sûr sa dernière performance, Oeuf. Là l’effet s’inverse, de fœtus il passe au statut de mère. Il questionne ainsi le genre et met la nature face aux schémas les plus fondamentaux. La poule est remplacée par un homme : différence d’espèce et différence de genre. Cette performance pense également le temps, autre leitmotiv du travail d’Abraham Poincheval. Ce temps dicté par la rotation de la terre autour du soleil, que nous n’arrivons pas à relativiser. En essayant de détourner ce que nous admettons comme norme, le performeur pousse le spectateur à repenser la course effrénée qu’il mène.

Prendre le temps de vivre, de voir (Gyrovague, La Vigie), de sentir et de ressentir, d’écouter celui qui passe (Ours), de sentir son corps (Pierre), d’être en communion avec son environnement (Bouteille) et de le comprendre autrement (Gyrovague). Voilà ce qui pousse Abraham Poincheval a se représenter. Ce qu’il fait en créant le buzz, en suscitant la curiosité, d’autres l’ont pensé, y ont joué, avant lui. Et ils sont entrés dans l’histoire. A ainsi pris vie, avec les images dures de Marina Abramovic, avec celles de Joseph Boeys, de Chris Burden, de Gina Pane et de centaines d’autres, une légende qui a traversé les siècles et qui a doucement formé l’histoire de la performance. Reste à savoir si Abraham Poincheval les rejoindra, car son propos en a l’étoffe.

PicMonkey Collage
Vue de l’exposition d’Abraham Poincheval, Palais de Tokyo (03.02 – 08.05.2017). Courtesy de l’artiste et Galerie Semiose (Paris) Photo : Aurélien Mol

Les œufs couvés pendant la performance devraient éclore pendant le festival DO DISTURB ! qui aura lieu du 21 au 23 avril 2017. Programme à retrouver ici.


Abraham Poincheval,
Jusqu’au 8 mai 2017,
Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson
Plein tarif : 12€ / tarif réduit : 9€

SHARE
Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.