A travers un retour sur tous les âges de sa vie, Amandine Dhée nous propose une réflexion sur le corps des femmes et leur désir, face aux normes que la société fait peser sur elles.

« A force de rêver à du cul politiquement correct, on s’empêcherait presque de jouir. Quand cesserons-nous d’avoir peur de nous-mêmes ? » L’autrice ne mâche pas ses mots et écrit autant à destination des femmes que des hommes : aux premières, elle rappelle l’importance de s’écouter, de suivre ses désirs sexuels et de ne cesser de s’interroger ; et aux derniers, elle donne à voir le corps féminin, les injonctions auxquelles il est soumis, dans une forme d’exhortation – indirecte – à écouter les femmes et à comprendre leurs malaises.

Une femme – jeune, adulte, âgée

La succession de chapitres utilisant le « je » puis le « elle » permettent à l’autrice de se dédoubler, de revenir en arrière jusqu’à l’enfance et l’adolescence, notamment concernant l’apprentissage de son corps. Du passage de petite fille à adolescente puis à femme, Amandine Dhée dit merveilleusement bien les changements du corps, ceux qu’on attend et redoute en même temps, ceux qui nous donnent un statut social et nous exposent à tous les regards. Elle raconte le travail d’appropriation de son corps de jeune fille et la définition du plaisir féminin en rapport aux normes de construction qui l’entourent. « Je me demande ce qui se passerait si j’obéissais à tous mes désirs. Si elle faisait l’amour aussi simplement qu’elle boit ou qu’elle mange, sans se soucier de la morale, sans réfléchir à l’après, sans la cohorte de justifications.« 

Et c’est tout naturellement que l’autrice aborde aussi la question du corps des femmes qui vieillissent. Leur invisibilisation. La conception selon laquelle elles n’auraient plus de désir. Elle met parfaitement en lumière la cruauté de la société face aux femmes qui trouve, à chaque époque de leur vie, une raison de les réduire au silence. « Il y a quelque chose de subversif à désirer encore pour une femme qui vieillit. Je veux de cette révolte-là. » Les débats médiatiques des derniers mois nous rappellent à quel point les femmes de plus de 50 ans sont invisibilisées, et Amandine Dhée sait déjà qu’elle devra se battre pour faire respecter son désir dans une société qui ne la considèrera plus que pour son rôle de mère, voire de grand-mère. Une société qui se permet de lui dicter l’âge auquel elle doit arrêter d’avoir des rapports sexuels.

Révolte et transmission

Amandine Dhée est en colère. De cette colère qui fait encore mauvais genre dans la société venant d’une fille ou d’une femme, qu’on voudrait douces et dociles. De cette colère qu’on éprouve face aux injustices qui nous sont dictées par notre genre, que l’on ne peut que combattre, comme le fait l’autrice, mais qui sont parfois si profondément enfouies dans notre culture et notre éducation qu’il est difficile de ne pas les intérioriser. Elle dit la longueur du processus pour se réapproprier notre propre désir, mais elle prouve à quel point le processus en lui-même est déjà libérateur. « J’ai cessé de confondre mon désir avec celui des autres. Ce n’est pas toujours facile. J’ai tellement eu l’habitude de faire plaisir, de ne pas décevoir les attentes, de considérer ce qui serait moral… Il m’arrive encore de me noyer. J’ai besoin de m’arrêter quelques secondes et de me poser la question : qu’est-ce que tu veux, toi ? Je laisse alors retomber ce qui trouble mon eau et j’extirpe mon désir à mains nues. Je le défends.« 

L’autrice regarde aussi vers l’avenir et propose des réflexions sur la maternité et l’éducation féministe des enfants, notamment quand ce sont des garçons. Elle partage, de façon honnête, tous les obstacles qu’elle rencontre face aux désirs et à l’attitude de son fils, tout ce qu’elle s’efforce de lui apprendre pour qu’il ne se laisse pas enfermer par son genre et qu’il ne reproduise pas des siècles de domination masculine. Et ce qui est fascinant, c’est qu’elle ne cache pas à quel point elle est parfois mal à l’aise, à quel point cela peut être difficile de ne pas céder aux injonctions de la société. C’est cet équilibre entre nos idéaux féministes et les résistances encore présentes dans la société dans laquelle grandissent nos enfants qu’Amandine Dhée cherche.

Dans un récit qui met des mots sur nombre d’interrogations et de malaises qui peuplent les débats féministes de notre époque, Amandine Dhée nous rassure et nous encourage : nous ne sommes pas seules à nous battre pour la réappropriation de notre désir, qu’on aie des armes ou qu’on soit à mains nues.

« A mains nues », Amandine Dhée, Editions La Contre Allée, 144 pages, 16€