Du 18 octobre au 9 novembre prochain, la maison Guerlain invite en ses murs, l’exposition « Futurs Antérieurs ». L’occasion pour elle, de fêter ses 190 ans tout en participant, pour la 12ème fois, au parcours privé de la FIAC. Nous avons rencontré Laurent Boillot, le président directeur général de la maison, pour qu’il nous parle des liens qu’il établit entre artistes et parfumeurs.

Emmanuel Tussore, Home, Série photographique, 2017, Courtesy de l’artiste, “Avec le soutien de Tadé – Pays du Levant”

Untitled Magazine : Est-ce que vous pourriez présenter l’exposition « Futurs Antérieurs » , la douzième dans le parcours de la Fiac Privé. Elle permet de fêter les 190 ans de la maison Guerlain, mais qu’est-ce qui fait que cette exposition est particulière ? Et pourquoi avoir choisi d’articuler cet événement autour des notions de temps, de transmission et de mémoire ?

Laurent Boillot : Pour la notion de transmission et de temps, il faut revenir sur un point de départ qui est commun à la maison Guerlain, à son développement et à la manière d’approcher l’art. Nous considérons avoir une mission : celle de préserver, de développer et de transmettre. Préserver, c’est forcément un patrimoine et donc des éléments qui viennent du passé, développer c’est aujourd’hui et transmettre, c’est demain. Nous n’oublions pas non plus les actifs du merveilleux dans l’univers qu’est celui du parfum, du soin et du maquillage, et nous sommes dans une dynamique de réactivation. Il y a eu le rouge à lèvres Rouge G, Shalimar bien sûr, qui est là depuis 1925 etc. Cette notion de filiation à travers le temps se retrouve également dans l’importance des boutiques (l’une des premières décisions qu’a prise le fondateur en 1928 quand il a créé son affaire). A la fois inventeur, commerçant et industriel, il était important pour lui d’ouvrir un lieu où pourraient se déployer les différentes facettes de l’institution. L’exposition « Futurs Antérieurs » s’inscrit dans toute cette histoire.

Elle est également l’écho à un moto, à une citation souvent employée ici, par moi en particulier : « les racines et les ailes ». C’est une manière de révéler combien on n’oublie jamais ses racines mais que l’on en est pas prisonnier pour autant, au contraire, c’est un sujet d’envol. Nous disons souvent que nous n’aimons pas la nostalgie, néanmoins, on revisite le passé. C’est une véritable inspiration.

Pour ce qui est du point de vue de la mémoire, elle est évidemment liée à cette très puissante prépondérance de la mémoire olfactive que l’on retrouve dans le parfum. Nous disons souvent que nous n’inventons pas seulement des jus qui sentent bons, mais que nous sommes créateurs de mémoire. C’est un peu cet équilibre que l’on retrouve dans cet événement célébrant les 190 ans de la maison Guerlain.

Enfin, l’art est présent depuis toujours dans cette grande maison qu’est Guerlain. Je simplifie, mais de chimiste, elle s’est transformée en alchimiste, et ensuite, l’art et la poésie l’ont structurée davantage encore. Et je dis bien l’art et la poésie parce que c’est ce qui a influencé les parfumeurs au début du XXème siècle dont particulièrement Aimée et Jacques Guerlain. Depuis, on ne s’est jamais départi de dire que l’art est une belle référence, parce que dans notre industrie, il me semble que tout commence par la culture, et la culture du beau en particulier. Et à force de se rapprocher de ce beau illustré par les arts, il en devient une inspiration.

Donc le parfum pour vous serait l’une des définitions possible du beau ?
Totalement, en fait. Il y a des beaux qui sont palpables, dira-t-on, et d’autres qui le sont moins, mais c’est toujours une question d’harmonie. Quand un parfumeur crée, il a devant lui des milliers de notes possibles, tout comme un compositeur de musique. Il cherche d’abord des accords, des harmonies puis il improvise entre tout ça. C’est donc beau dans ce sens d’une quête d’harmonie. C’est beau d’abord par le jus que l’ont invente. Puis la maison a toujours eu un caractère ornemental, ça se sent dans le soin apporté aux flacons également. Après, je reste convaincu que c’est aussi une quête philosophique. Il y a cette idée d’aspiration idéalement au beau, au bien.

Stephan Crasneanscki, 2017, Phaeacia, Courtesy Galerie Odile Ouizeman, Paris Stephan Crasneanscki, 2017

Il y a quelque chose qui me frappe dans les différentes expositions que vous avez pu faire pour ce parcours FIAC privé : vous faites principalement appel à des artistes très contemporains et pratiquement pas à des artistes classiques. Or dans l’idée de transmission que vous défendez entre passé et présent, on ne retrouve pas cette porosité-ci.

Alors il y a différents éléments de réponses. D’abord, nous ne sommes pas figés dans le contemporain, mais il se trouve que ces événements sont en lien avec la FIAC. Après, c’est le rôle de Caroline Messensee, la brillante commissaire des douze éditions, qui nous propose des choses, nous faisons une sorte de ping-pong, puis on se dirige vers un thème.

« Futurs Antérieurs » est une porte ouverte sur l’art, mais elle n’est pas la seule. Nous avons d’autres moyens de nous rapprocher de la création qui ne sont pas toujours aux prises avec le contemporain. Il y a le prix du dessin, il y a nos collaborations avec la Maison Européenne de la Photographie, et puis il y a le Prix littéraire des Abeilles de Guerlain qui récompense l’écriture de nouvelles.

Et, justement, en parlant de ces projets, est-ce que vous auriez envie de vous projeter vers quelque chose de peut-être plus pérenne pour les faire vivre ? Je sais que la fondation Guerlain existe, mais elle n’a pas de lieu à elle. Peut-être qu’en ouvrir un fait parti de vos intentions ?

En matière de fondation, nous au sein de LVMH, il n’y en a qu’une seule, c’est la Fondation Vuitton. Et peu importe la forme que l’enveloppe prend, nous ce qui est certain, c’est que l’on œuvre dans le temps long. Cela fait douze ans que nous participons au parcours privé de la FIAC, nous avons lancé le prix de la nouvelle il a quatre ans déjà et j’espère que dans quinze ans, vingt ans, trente ans, il sera toujours là pour mettre en lumière des talents de la littérature… Tous les ans depuis une dizaine d’années nous achetons des œuvres pour ne pas oublier nos collaborations et nos rencontres. On n’appelle pas ça « fondation » mais ça en prend le chemin. Il y a une véritable volonté de soutien sur le long terme.

Retour à la création, comment pourriez-vous établir des parallèles entre un artiste contemporain et un nez contemporain ?

J’ai envie de croire que les deux ont leur propre langage, un langage personnel qui permet d’illustrer une idée. Et ce langage, passe par un apprentissage préalable. Par exemple, Thierry Vasseur, notre parfumeur, a pour mission, entre autres, d’aller chercher les belles matières dans le monde entier pour agrandir son répertoire de création. Il entretient ainsi les anciennes filières et en pense de nouvelles. On retrouve cette idée de racines, mais qui ne brident pas pour autant la création. Au contraire.

Et puis, il y a aussi une nécessité de la matière et cette matière s’établit comme la base d’un vocabulaire. L’artiste c’est pareil, il a besoin de matière, d’inspiration. Pour moi, Thierry Vasseur est un artiste. Il a cette liberté du créateur.

Ce qui est merveilleux dans le travail des artistes, c’est ce double rapport entre le créateur et le spectateur. Ils ont leur propre écriture, et laissent finalement le spectateur finir ou contribuer à. On essaie de faire la même chose chez Guerlain, de ne pas être trop écrit, et en même temps d’être assez écrit pour être équilibré.

Donc parfumeurs et plasticiens seraient tous deux des passeurs de messages et la liberté de création permettrait à leur imagination de mettre à disposition une transformation de la matière ?

Oui, l’art est un point de vue, et à la fois, c’est donner vie. Un parfum est une œuvre unique mais c’est aussi l’ensemble d’une œuvre. Comme pour un artiste qui, au final n’a que quelques chef-d’œuvres dans son travail. Tout n’est pas au même niveau. C’est une évolution. Le parfum lui aussi s’inscrit dans une création plus globale, celle du parfumeur.

On pourrait dire donc que le parfumeur est dans une quête d’absolu ?

Je crois que oui, en tout cas pour les plus exigeants. Après, la grande différence, c’est la pression du marché. Chez nous, une large place est laissée au parfumeur, mais au départ, il y a quand même une contrainte. Des équilibres sont à trouver, même si à la fin, on se souvient surtout du jus.

Pour moi, j’en reviens toujours à ça, au point de départ qu’est la culture. Et cette culture laisse ouverte une fenêtre sur l’imaginaire.

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« Futurs Antérieurs », dans le cadre du parcours privé de la FIAC
Du 18 octobre au 9 novembre 2018
68 avenue des Champs-Élysées, 75008 PARIS

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.