Sophie Calle fait son grand retour après plusieurs années d’absence sur la scène française. C’est au Musée de la Chasse, avec « Beau doublé Monsieur le Marquis ! » qu’elle a décidé de renaître, jusqu’au 11 février 2018, conversant avec son amie, l’artiste Serena Carone.

L’absence, le doute, le rituel, la quête, voilà les pivots qui animent la pratique de Sophie Calle depuis toujours. Devenue artiste pour plaire à son père, animée par le sentiment d’une profonde peur de l’abandon et par une douce rage d’exister, c’est deux ans après la mort de celui qui validait ses travaux qu’elle revient.

Serena Carone, “Pleureuse”, 2012, Faïence émaillée © Musée de la Chasse et de la Nature -Serena Carone / ADAGP – Cliché : Béatrice Hatala

La narration, histoire d’une vie

Sophie Calle se raconte. Ses œuvres assument une part plus ou moins romancée d’autobiographie à travers des bribes d’anecdotes vécues, par des images qui symbolisent tourments et interrogations, et dans une mise à nu intellectuelle sensible. Cette exposition rassemble plusieurs questionnements qui touchent à la (re)construction, celle que l’on entame après la perte d’un être cher (Ma mère, mon chat, mon père, dans cet ordre là, Sophie Calle) et qui commence dès l’enfance pour courir tout au long de la vie. Une quête d’identité qui se forge par le regard que l’Autre pose sur soi (Ce que je vois, Serena Carone) par celui que l’on pose sur les autres (La suite Vénitienne, Sophie Calle), ou par celui que l’on cherche dans ceux qui nous côtoient (Le Chasseur Français, Sophie Calle). L’enfance qui ne nous quitte pas et qui ponctue nos vies de symboles file jusqu’à la mort qui blesse ceux qui l’entoure. Cette tristesse, cette déchirure, Sophie Calle la met en mots quand Serena Carone la matérialise (on notera la magnifique fontaine en céramique, La pleureuse et les mots qui tuent).

La mort introduit l’exposition, lourde et menaçante mais, s’allège au fil des étages montés, rappelant que la vie est traversée par des pertes et des doutes, mais que son absurdité peut aussi être affreusement drôle.

G : Serena Carone, « Trois pistolets en étain », © ADAGP – D : Sophie Calle, “Dommages collatéraux. Cœur de cible”, 1990-2003, © Sophie Calle / ADAGP, Paris 2017, Courtesy Perrotin. Portraits de délinquants fichés, utilisés comme cibles pour l’entraînement des policiers du commissariat de la ville de M., Etats-Unis.

Un dialogue animal

Cette mort jongle entre les deux artistes, prenant place au milieu des animaux empaillés qui semblent l’avoir vaincue. Car, oui, la taxidermie, n’en déplaise, remplace le sang chaud par la légende. Dans cette forme d’objectisation de la vie, il est possible de retrouver un propos plus global, celui que fait l’art contemporain quand il prend l’homme comme œuvre. D’ailleurs, c’est ce que l’on retrouve dans le mausolée érigé pour Sophie Calle qui a commencé à chercher le lieu et la manière dont son corps sera traité après son décès. Le rapport entre l’animal et l’homme-objet se tisse également dans les associations faites par l’artiste lorsqu’elle attribue le nom de ses amis à des animaux naturalisés leur ressemblant. L’écho peut également s’entendre au dernier étage où sont juxtaposées des annonces visant la traque amoureuse. Extraites de différents supports (du Chasseur Français a Tinder), elles répertorient les caractéristiques que certains hommes cherchent dans leur compagnes rêvées. « De préférence jolie (…) soignée (…) intelligente si possible (…) refoulée, frigides, aigrie s’abstenir. » : les êtres sont choisis comme des fruits, des légumes ou de la viande trouvés au supermarché. L’homme et la bête, quelles que soient leurs différences, semblent bien proches en ce lieu si particulier.

La quête, la traque, la chasse à l’homme oscillent entre les deux artistes qui manient différents niveaux de lecture avec brio. La technique minutieuse de la céramique de Serena Carone s’absorbe dans la verve de Sophie Calle. Les larmes coulent, les rires éclatent et la vie magnifique avec ses peurs et ses joies, suit sont cours, toujours.

Serena Carone, « Deuil pour deuil », 2017, Faïence émaillée. La sculpture est accompagnée d’un texte de Sophie Calle intitulé « Mes morts » et entourée d’animaux naturalisés de sa collection particulière © Musée de la Chasse et de la Nature -Serena Carone / ADAGP – Cliché : Béatrice Hatala

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Beau doublé Monsieur le Marquis !, jusqu’au 11 février 2018
Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des Archives, 75003 Paris
Plein tarif : 8€ / tarif réduit : 6€

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.